Mini-série de l’IKW
À la découverte de la déclaration du Vatican en 2024 Dignitas infinita
Lorsque la congrégation pour la doctrine de la foi publie un document fruit d’un long travail, c’est toujours un évènement. Mais particulièrement lorsqu’elle publie un document au titre Dignitas infinita, il y a une forte attente. Il y a l’espoir que, sur ce sujet déjà tant traité, mais dont l’actualité reste toujours brûlante en raison des atteintes croissantes à cette dignité, le document renouvelle en profondeur la vision de la personne et donne un nouvel élan pour la défendre et la promouvoir. Or certains ont pu être déçus par le texte. Lorsqu’on le regarde, on se rend vite compte que la partie qui prend le plus de place est la dernière partie qui énumère 14 cas où la personne humaine se trouve bafouée et en grande difficulté. Et à la lecture rapide du document, on peut avoir l’impression qu’il y avait juste la volonté de dénoncer ces atteintes, mais à la manière d’un père de famille mécontent de ce que ses enfants feraient et qui taperait du poing sur la table. Il peut sembler qu’il y ait un relent de casuistique, une manière de circonscrire des cas de graves atteintes à la dignité de la personne, avec la volonté de délimiter le permis et le défendu, et particulièrement ici de se concentrer sur le défendu, laissant de côté les questions du bonheur et de la béatitude, du discernement et de la pratique des vertus. Bref, ce serait une sorte de mise en garde qui serait implicitement une condamnation de toutes les évolutions que le monde contemporain développe ces derniers temps : un texte rétrograde, légaliste et dur.
Il faut ici préciser en quelques mots ce que signifie la casuistique. Elle désigne une réalité historique présente à toutes les époques, surtout liées aux religions, mais pas uniquement. Les Grecs et les romains ne l’ont pas ignorée. Le confucianisme, l’hindouisme et l’islam l’ont pratiquée, et aujourd’hui elle connaît en occident un regain de vitalité, notamment par le développement de comités d’éthique dans les hôpitaux nord-américains. Mais ceux qui ont porté la casuistique à son sommet sont les catholiques, surtout après le concile de Trente. Elle s’est développée dans les manuels de théologie, dans les recueils de cas et dans les dictionnaires de cas de conscience. Nous pouvons la définir comme la science morale du cas de conscience, science développée en système normatif, dont le but est d’aider à résoudre les cas de conscience. Ces derniers sont l’étude de la singularité de l’acte dans son rapport problématique à la loi morale. Le but est de résoudre ce rapport problématique du cas à la loi, en offrant aux confesseurs, ou directeurs de conscience, des solutions aux scrupules rencontrés par le fidèle. Au XIXe siècle, pour le Littré (1873) le cas de conscience renvoie au « sentiment des fautes commises », le « cas de conscience [est une] difficulté sur ce que la religion permet ou défend en certaines circonstances ». Le dictionnaire ajoute : « Se faire un cas de conscience de quelque chose [c’est] s’en faire scrupule ».
La dernière partie de Dignitas intinita est-elle un coup de poing frappé sur la table pour rappeler avec fermeté le permis et le défendu et faire naître le scrupule chez les fidèles ?
Le sens de la déclaration est mis en lumière par les intentions du document qui sont exposées dans la présentation. Nous pouvons distinguer quatre intentions : une intention de vérité, une intention éthique et politique, une intention d’évangélisation et enfin une intention de charité. L’intention de vérité apparaît, entre autres, dans le besoin de clarifier et de sortir de la confusion à propos de la dignité : « Dans les trois premières parties, la Déclaration rappelle les principes fondamentaux et les présupposés théoriques afin d’offrir des clarifications importantes aidant à éviter les fréquentes confusions qui se produisent dans l’utilisation du concept ‘dignité’ ». L’intention éthique et politique apparaît dans le fait qu’en ce qui concerne la dignité humaine « la Déclaration s’efforce de montrer qu’il s’agit d’une vérité universelle, que nous sommes tous appelés à reconnaître, comme une condition fondamentale pour que nos sociétés soient réellement justes, pacifiques, saines et, en fin de compte, authentiquement humaines. » Puis la déclaration affirme son enjeu par rapport à l’évangélisation : « l’Église est profondément convaincue que l’on ne peut séparer la foi de la défense de la dignité humaine, l’évangélisation de la promotion d’une vie digne et la spiritualité de l’engagement pour la dignité de tous les êtres humains. »
Enfin, la présentation de la déclaration se termine par la manifestation de son intention de charité, qui est l’intention la plus profonde qui tient et commande toutes les autres. Dignitas infinita prétend « fournir quelques éléments de réflexion susceptibles d’être pris en charge dans le moment historique complexe que nous vivons, afin qu’au milieu de tant de préoccupations et d’angoisses, nous ne nous égarions pas ni ne nous exposions à des souffrances plus déchirantes et plus profondes ».
Les 14 cas présentés en fin de documents ne sont pas la base d’une nouvelle casuistique, mais ils sont les lieux « des souffrances plus déchirantes et plus profondes » de la personne aujourd’hui. Ils sont les lieux de périphéries de l’Église chers au pape François. Ils ne sont pas exposés pour rappeler la limite du permis et du défendu, mais chacun de ces cas est comme un appel à la charité et renvoie chaque fidèle à lui-même, non pour cultiver un scrupule, mais pour réfléchir et discerner sur les moyens de soulager la souffrance. Mais ce discernement ne pourra aboutir et porter tout son fruit qu’à la lumière des vérités rappelées dans la déclaration.
Florent CHAVETON