Mini-série de l’IKW
À la découverte de la déclaration du Vatican en 2024 Dignitas infinita
Les récents propos du pape Léon XIV manifestent l’actualité de notre réflexion sur la dignité humaine : « Notre monde peine à trouver une valeur à la vie humaine, même en sa dernière heure. Que l’Esprit du Seigneur éclaire nos intelligences pour que nous sachions défendre la dignité intrinsèque de toute personne humaine. Que Dieu vous bénisse. »[1]. Notre séminaire de formation tombe à point nommé. Nous nous situons dans cet appel : « que l’Esprit du Seigneur éclaire nos intelligences » pour servir cette œuvre « défendre la dignité intrinsèque ». Les interventions précédentes ont manifesté la nécessité d’éclairer nos intelligences. Il est impossible de faire l’impasse sur la démarche intellectuelle. Au cœur de notre vie, de notre culture et de notre société, la défense de la dignité intrinsèque de la personne humaine convoque tant la raison que la foi. Dans cette perspective, notre propos s’inscrit dans la continuité de l’intervention portant sur « les fondements philosophiques de Dignitas infinita ». Il convient à présent d’examiner les fondements théologiques qui fondent précisément la dignité intrinsèque : « La révélation biblique enseigne que tous les êtres humains possèdent une dignité intrinsèque car ils sont créés à l’image et à la ressemblance de Dieu »[2]. Nous suivons ainsi les étapes de la réflexion sur la dignité exposée dès l’introduction de la Déclaration sur la dignité infinie : « Ce principe, pleinement reconnaissable même par la seule raison, fonde la primauté de la personne humaine et la protection de ses droits. L’Église, à la lumière de la Révélation, réaffirme et confirme sans réserve cette dignité ontologique de la personne humaine, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu et rachetée dans le Christ Jésus »[3].
Nous allons réaffirmer et confirmer sans réserve cette dignité ontologique à la lumière de la Révélation. Si celle-ci semble pleinement reconnaissable, comment recueillir et comprendre cette dignité ontologique ? Formulé autrement, comment fonder le constat établi par notre déclaration elle-même : « L’humanité a une qualité spécifique qui fait qu’elle n’est pas réductible à la pure matérialité. À la lumière de la Révélation, qu’est-ce qui permet de la fonder théologiquement ?
« Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? ». Cette phrase tirée du psaume 8 est une question que l’homme adresse à Dieu. Ce n’est pas une question qu’il se pose à lui-même. Elle a surgi, telle une prière, dans une relation personnelle à Dieu. C’est précisément cet amour divin, cette bonté divine qui fait émerger cette interrogation essentielle et existentielle : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? » À la question de l’identité de l’homme se joint la relation avec Dieu : Dieu pense à l’homme. Dans cette perspective, nous pouvons réaffirmer et confirmer les réflexions philosophiques que nous avons pu développer précédemment, en les situant pleinement dans cette pensée de Dieu pour l’homme. La question de l’importance ou de l’insignifiance de l’homme ne nous est pas adressée exclusivement. Elle trouve son lieu d’interrogation dans la relation entre Dieu et l’homme. Ainsi, pris également dans cette relation à Dieu, nous ne sommes pas seulement porteurs de la question de l’identité de l’homme, nous sommes surtout héritiers : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui ? » Nous voici héritiers de cette question ancienne. Le concile Vatican II nous rappelle que tout homme est une question non résolue que personne ne peut éluder : « Pendant ce temps, tout homme demeure à ses propres yeux une question insoluble qu’il perçoit confusément. À certaines heures, en effet, principalement à l’occasion des grands événements de la vie, personne ne peut totalement éviter ce genre d’interrogation. Dieu seul peut pleinement y répondre et d’une manière irrécusable, lui qui nous invite à une réflexion plus profonde et à une recherche plus humble »[4]
Cette question sur l’homme non seulement constitue un problème ou une énigme, mais elle représente un mystère, reflet du mystère de Dieu. Le souci de l’homme est déjà présent dans la Sainte Écriture et s’est poursuivi dans la tradition chrétienne. En ce sens, il est possible de comprendre la Révélation : « C’est la communication que Dieu fait de lui-même à l’humanité. Il se manifeste dans les structures de l’histoire et propose à tous les hommes une voie de liberté, d’amour et la vie éternelle. Pour les chrétiens, l’histoire de la révélation s’accomplit pleinement en Jésus-Christ »[5]. Nous retrouvons le lien essentiel entre la Sainte Écriture, la Tradition et le Magistère[6].
Qu’est-ce que l’homme ? La réponse de l’Église à cette question a toujours été le Christ. En effet, en considérant le rôle central du Christ dans la création, nous devons affirmer que l’homme qui existe réellement est celui qui est appelé à la communion avec Dieu et à être image du Christ. Cette perspective est importante pour notre réflexion. Il ne s’agit pas de déterminer de façon neutre ce que l’homme est « en lui-même », pour voir ensuite comment la doctrine nous parle de son salut, mais, dans sa définition même, « dans le concept même de l’homme, il doit y avoir une place pour les desseins de Dieu sur lui ». Le concile Vatican II, dans la constitution Gaudium et spes, nous enseigne que ce n’est que dans le mystère du Verbe incarné que s’illumine le mystère de l’homme : « En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation »[7]. Il s’agit d’une affirmation décisive pour nous. Il convient de comprendre le fondement de notre dignité dans la relation avec Dieu, relation dont le Christ est le médiateur, comme l’élément fondamental de la constitution de notre être. Cet élément fondamental s’exprime en ces termes : « Cette ressemblance montre bien que l’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même »[8]. C’est précisément cette relation avec Dieu, qui détermine l’être de l’homme, qui est mise particulièrement en relief dans les deux récits de la création du Livre de la Genèse. En ce sens, nous pouvons comprendre ces mots de la déclaration Dignitas infinita qui constituent l’objet de notre étude : « l’humanité a une qualité spécifique qui fait qu’elle n’est pas réductible à la pure matérialité »[9].
Sans entrer dans une étude exhaustive des récits de la Genèse, nous voulons seulement souligner l’attribution d’une qualité spécifique, non réductible à la matérialité. Les deux récits de la Genèse manifestent l’attribution à l’homme, vis-à-vis des autres créatures, d’une place privilégiée en raison de sa relation spéciale avec Dieu. L’homme n’est pas une créature parmi d’autres ; il est celle qui donne à toute la création son sens ultime. De l’homme seul, on peut dire qu’il a été formé directement par les mains de Dieu et qu’il a reçu de lui le souffle de vie (non pas l’esprit au sens strict, mais voir Ps 104, 29-30 ; 103, 14). Il ne partage avec personne ces privilèges. L’homme n’est pas la première des créatures, mais l’ultime quant au moment de son apparition, et c’est pour cette raison qu’il est le sommet de l’œuvre de Dieu. Dans cette perspective, nous pouvons comprendre la force et la beauté de ces mots dans la déclaration du Dicastère pour la doctrine de la foi : « l’un et l’autre, dans leurs relation d’égalité et d’amour mutuel, remplissent la fonction de représentation de Dieu dans le monde et sont appelés à prendre soin du monde et à le nourrir »[10]. La relation unique de l’homme avec Dieu — créé à son image et à sa ressemblance, formé de ses mains et vivifié par son souffle — détermine sa singularité parmi les êtres créés.
Père Jean-Claude VARIN
[1] Léon XIV, audience du mercredi 04 juin 2025.
[2] Dignitas inifinita 11.
[3] Ibid.
[4] Gaudium et spes 21.
[5] Glossaire « révélation », site Église catholique en France.
[6] « C’est pourquoi la prédication apostolique, qui se trouve spécialement exprimée dans les livres inspirés, devait être conservée par une succession ininterrompue jusqu’à la consommation des temps. Les Apôtres, transmettant donc ce qu’ils ont eux-mêmes reçu, exhortent les fidèles à garder fermement les traditions qu’ils ont apprises soit de vive voix soit par écrit (cf. 2 Th 2, 15) et à lutter pour la foi qui leur a été une fois pour toutes transmise (cf. Jude 3) [11]. Quant à la Tradition reçue des Apôtres, elle comprend tout ce qui contribue à conduire saintement la vie du peuple de Dieu et à en augmenter la foi ; ainsi l’Église perpétue dans sa doctrine, sa vie et son culte et elle transmet à chaque génération, tout ce qu’elle est elle-même, tout ce qu’elle croit ». Constitution Dei Verbum, 8.
[7] Gaudium et spes 22.
[8] Gaudium et spes 24.
[9] Dignitas infinita 11.
[10] Dignitas infinita 11.