Mini-série de l’IKW
À la découverte de la déclaration du Vatican en 2024 Dignitas infinita
C’est tout au long de son histoire que l’espèce humaine prend progressivement conscience de la dignité inhérente à chaque personne. La réflexion sur ce thème, comme sur beaucoup d’autres, ne parvient jamais à un point final mais exige d’être toujours reprise par chacun d’entre nous. Il faut bien toutefois un point de départ et il s’agit alors de comprendre tout d’abord en quoi la dignité humaine peut être qualifiée d’infinie. On ne veut pas dire par là que l’homme est l’égal de Dieu mais qu’il en est la créature la plus éminente, surpassant tout ce qui existe par ailleurs dans l’univers visible. Ce qui est digne, étymologiquement, c’est ce qui est beau et sous ce rapport l’être humain est le chef d’œuvre de Dieu.
Quelles sont les traits essentiels de ce chef-d’œuvre ? À la charnière du Ve et du VIe siècle de notre ère, Boèce a magnifiquement exprimé l’être propre de la personne humaine en la définissant comme « une substance individuée de nature rationnelle ». Cette formule apparemment sibylline dit pourtant l’essentiel dans sa concision ciselée.
Comme substance, la personne existe en elle-même sans exister par elle-même et garde son identité depuis sa conception jusqu’à sa mort. La rationalité qui est la sienne ne se limite pas à l’exercice actuel de sa conscience réfléchie mais infuse la totalité de ce qu’elle est, y compris le corps qui l’individualise, son affectivité et sa sensorialité. En toutes circonstances, même les plus extrêmes, comme lorsque la maladie engourdit ou annihile toute capacité actuelle de réflexion, la nature rationnelle de la personne demeure en vertu de son animation spirituelle. On touche ici à la dimension ontologique de la dignité humaine qui en constitue l’élément fondamental. Saint Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, exprimera parfaitement la signification profonde de l’intuition de Boèce en écrivant dans sa Somme théologique que « la personne signifie ce qu’il y a de plus parfait dans toute la nature, à savoir ce qui subsiste dans une nature raisonnable ».
La dignité ontologique de la personne humaine est elle-même au fondement de la dignité morale et de la dignité sociale de l’individu.
La dignité morale a trait à l’exercice de la liberté qui s’inscrit en droit dans le respect de la nature. N’en déplaise aux partisans de l’existentialisme sartrien, l’agir suit l’être ; il revient à notre action volontaire de s’inscrire dans la continuité de notre identité substantielle pour ne pas déchoir !
Si, de plus, la nature humaine elle-même est une nature politique comme la réflexion philosophique l’a très clairement mis en évidence dès l’antiquité grecque et notamment à travers les œuvres de Platon et d’Aristote, il s’ensuit que la société dans laquelle chacun a vocation à s’épanouir en trouvant sa place dans l’édification du bien commun doit permettre aux individus de vivre matériellement et concrètement dignement en disposant de moyens suffisants pour ce faire.
Il est enfin une dernière dimension de la dignité dont il convient de faire mention : la dignité existentielle. Le problème n’est plus celui des ressources matérielles concrètes comme précédemment mais il s’agit cette fois-ci d’une situation personnelle où l’on ne se retrouve pas entravé par des obstacles internes ou externes comme les maladies psychiques ou physiques qui rendraient difficile, voire impossible, l’actualisation effective de notre vocation personnelle.
Le dévoilement de ces différentes facettes de la dignité humaine a notamment permis la formulation progressive des droits de l’homme dont il convient pourtant de ne pas gauchir la signification en perdant de vue les différents éléments jusqu’ici évoqués et parfois brouillés par des visions anthropologiques plus récentes. De fait, la modernité a pu proposer d’autres approches de la dignité humaine quelquefois en contradiction avec les intuitions que la tradition classique avait patiemment élaborées, en revenant par exemple à une vision par trop dualiste de la personne avec Descartes au XVIIe siècle. Le philosophe allemand Emmanuel Kant, sans nier la dignité de la personne comme perspective morale régulatrice, s’éloignera malheureusement pour sa part à la fin du XVIIIe siècle d’une approche réaliste de la personne. La clé est pourtant bien celle de l’assise ontologique de la dignité, analysée à nouveaux frais par le personnalisme réaliste du XXe siècle, notamment par Jean-Paul II, mais non exclusivement. L’existentialisme chrétien et la phénoménologie réaliste ont pu également contribuer à un approfondissement fécond de ce thème.
Stéphane AGULLO