MISÉRICORDE versus miséricorde titre La Newsletter
Éditée le
7 mai 2015
MISÉRICORDE
versus miséricorde
Bulle papale sur la miséricorde

Le 8 décembre 2015, le jour du cinquantième anniversaire de la conclusion de Vatican II, le Pape François ouvrira la Porte du Jubilé de la Miséricorde ; il la fermera le 20 novembre 2016, en la solennité liturgique du Christ Roi. La proclamation de cette année jubilaire et la déposition de la Bulle d’indiction Misericordiæ vultus en la Basilique Saint-Pierre ont été faites au 1ères vêpres du IIᵉ dimanche de Pâques, le dimanche de la miséricorde. Nous devons recevoir avec un « religieux respect »1 cet enseignement du Saint-Père sur la miséricorde. Nous devons chercher et trouver dans l’enseignement du Pape François les signes d’un magistère authentique, celui qui s’exerce en vertu de la charge qui est lui est confiée d’enseigner toutes les nations, de garder et de promouvoir l’unité de l’Église au regard du dépôt de la foi. Cela ne nous oblige pas à adhérer aux opinions personnelles des différents théologiens qui, même s’ils entourent le Pape et même si on peut retracer leur influence dans les enseignements pontificaux, n’ont, eux, aucun magistère à nous obliger à partager leurs propres opinions.


L'appel à la miséricorde

Lettrine

a miséricorde est un enseignement qui nous vient d’abord de l’Ancien Testament. Le mot o` e ; leoj (o eleos, la pitié) (on le retrouve dans le Kyrie eleison) normalement masculin désigne d’abord une passion, un sentiment qui porte à s’émouvoir devant la souffrance d’autrui2. Cette émotion, précise Aristote3 , surgit quand on se trouve devant un être qui ne mérite pas son malheur4. Dans la tradition hellénique, la « pitié » sera suspecte. Elle est signe de faiblesse. Celui qui demande qu’on ait pitié de lui, mais si le malheur qui le frappe est injuste, celui-là est un homme sans force. Passe encore s’il est vraiment un homme juste ! Mais l’« impur », l’injuste ne saurait ni demander la pitié ni s’attendre à ce qu’on la lui accorde.


« Dans cette même ligne profondément ecclésiale,
le Pape François nous rappelle que
la miséricorde est plus forte que le péché »

Avec l’Ancien Testament, on entre dans un autre univers. Le mot hébreu héséd que les Septante traduisent généralement par o` e ; leoj5 désigne la bonté, la bienveillance, la disposition favorable allant de la simple sympathie et de la bénignité jusqu’à la miséricorde6. Le Nouveau Testament, tout en reprenant et continuant la foi d’Israël, va beaucoup plus loin. Il fait de la miséricorde une véritable vertu, « une condition sine qua non » de la béatitude éternelle, et même un attribut essentiel de Dieu. Jean Paul II, dans son encyclique Dives in misericordia, unit le mystère du Père et de son amour à son infinie miséricorde. Le Père des miséricordes est révélé dans le Christ qui nous dit ainsi la vérité au sujet de Dieu. Cette révélation nous permet de « voir » Dieu particulièrement proche de l’homme surtout quand il souffre, quand il est menacé dans le fondement même de son existence et de sa dignité7. Dans cette même ligne profondément ecclésiale, le Pape François nous rappelle que la miséricorde est plus forte que le péché, qu’elle va, en raison de l’amour, jusqu’à « effacer », si l’on peut dire, toutes les traces du péché. Dans le sacrement de la Réconciliation, Dieu pardonne les péchés, et ils sont réellement effacés, cependant demeure l’empreinte négative des péchés dans nos comportements et nos pensées. La miséricorde de Dieu va encore plus loin. Elle devient indulgence du Père qui rejoint le pécheur pardonné à travers l’Épouse du Christ et le libère de tout ce qui reste des conséquences du péché, lui donnant d’agir avec charité, de grandir dans l’amour plutôt que de retomber dans le péché8.

Étudiant la miséricorde comme la vertu qui perfectionne l’acte intérieur de la charité, saint Thomas dit quelque chose d’étonnant : « Faire miséricorde est propre à Dieu et cet acte manifeste au maximum sa puissance.9 » La « miséricorde » est l’effet de la charité dont l’acte principal est l’amour. Elle nous enseigne que l’amour en Dieu, l’amour de Dieu pour nous, manifeste au maximum sa force non seulement quand il crée, quand il donne la vie, quand il ressuscite Jésus, mais quand il pardonne ! Cependant l’acte de la miséricorde divine ne consiste pas seulement à pardonner individuellement à l’homme pécheur, mais à livrer son Fils. Les grands actes de la miséricorde divine envers l’homme sont l’Incarnation, la Rédemption et la Résurrection. Ils manifestent au maximum la puissance divine. Pourquoi ? Le péché, le vrai, celui qui rejette Dieu, est le contraire le plus extrême de la bonté et de l’amour. Le péché, c’est le mal et le mal est non seulement le contraire du bien, mais sa privation. En soi, le péché est tellement contraire à la bonté de Dieu, à sa perfection, qu’il pourrait rendre impossible à Dieu de rejoindre l’homme pécheur. Cependant, pour la personne humaine, le péché n’est qu’un acte et non pas sa substance. Le péché n’infecte pas, pas encore, l’être de la personne. Cet être a du prix aux yeux de Dieu ! Et Dieu, Dieu seul, peut rejoindre l’homme dans son péché et le faire revenir à Lui. À quel prix ? Au prix de cette Croix dressée sur le monde !


« Si Dieu pardonne, l’Église doit accueillir.
Si Dieu pardonne tout, l’Église doit tout accueillir ! »

On comprend pourquoi le Pape François insiste tant dans la Bulle du Jubilé sur le sacrement de la Réconciliation, sur le rôle des confesseurs, sur l’indulgence du Jubilé : Que soient organisées dans les diocèses des « missions vers le peuple », de sorte que ces Missionnaires soient les hérauts de la joie du pardon. Qu’ils célèbrent le sacrement de la Réconciliation pour le peuple, pour que le temps de grâce de l’Année Jubilaire permette à de nombreux fils éloignés de retrouver le chemin de la maison paternelle. Que les pasteurs, spécialement pendant le temps fort du Carême, soient invités à appeler les fidèles à s’approcher « vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir la grâce de son secours (He 4, 16).10 » Car si le pardon du sacrement réconcilie l’homme avec Dieu, l’indulgence du Jubilé réconcilie les hommes avec l’Église, l’un n'allant pas sans l’autre. Car si Dieu pardonne, l’Église, elle, a pour mission d’annoncer la miséricorde de Dieu, cœur battant de l’Evangile, qu’elle doit faire parvenir au cœur et à l’esprit de tous. L’Épouse du Christ adopte l’attitude du Fils de Dieu qui va à la rencontre de tous, sans exclure personne. De nos jours où l’Église est engagée dans la nouvelle évangélisation, le thème de la miséricorde doit être proposé avec un enthousiasme nouveau et à travers une pastorale renouvelée. Il est déterminant pour l’Église et pour la crédibilité de son annonce de vivre et de témoigner elle-même de la miséricorde. Son langage et ses gestes doivent transmettre la miséricorde pour pénétrer le cœur des personnes et les inciter à retrouver le chemin du retour au Père.11

Si Dieu pardonne, l’Église doit accueillir. Si Dieu pardonne tout, l’Église doit tout accueillir ! Dieu pardonne tout, si le pécheur demande le pardon. L’Église accueille tout, si le pécheur pardonné est réconciliable avec la communion des fidèles, si la communion extérieure est possible ! Il n’y a aucune limite à la miséricorde, l’amour miséricordieux de Dieu pénètre la personne jusqu’au plus profond d’elle-même, mais il y a des règles à observer à la réconciliation des hommes vis-à-vis des hommes. Ces règles viennent de la nature même de l’Église ; elle n’est pas uniquement une assemblée spirituelle, mais une communion ; non seulement une communion avec Dieu, Berger et troupeau de moutonsmais une communion vivante et visible avec les frères, avec les hommes. Le vrai et bon pasteur ramène la brebis égarée et perdue, mais il ne peut pas toujours l’insérer dans le troupeau ; si trop malade ou inapte, elle ne peut y vivre. Il faudra qu’elle soit soignée à part jusqu’à ce qu’elle puisse s’unir à nouveau et marcher avec le troupeau ! Cela est aussi une œuvre de miséricorde !

Nous touchons là les deux thèmes de la Bulle qui sont les plus sujets à discussion et les plus aptes à être mal compris par divers courants de pensée. Le Pape François les a abordés à sa manière toute simple ! Mais il n’est pas sans savoir que ces thèmes sont complexes et qu’ils font à l’heure actuelle l’objet de discussions difficiles. Ces discussions difficiles sont jetées à la pâture des médias et deviennent des lieux dialectiques de ceux qui ne supporteront plus la saine doctrine, mais au contraire, au gré de leurs passions et l’oreille les démangeant, ils se donneront des maîtres en quantité et détourneront l’oreille de la vérité pour se tourner vers les fables (2Tm 4, 3-4). Ces thèmes, le Pape les a lui-même énoncés : la miséricorde et la justice, la miséricorde et la loi.


Les opinions discordantes sur la miséricorde

Nous assistons depuis quelques mois à une étonnante prolifération médiatique de livres qui paraissent en anglais, français, italien, espagnol et dont le thème porte sur le Pape François, le pape de la tendresse et de la miséricorde. La popularité du Pape ne pourrait que nous réjouir si l’on ne percevait pas derrière ce déluge de publications une sorte de concertation spontanée… ou voulue pour mettre en évidence un point de vue probablement bien éloigné de ses véritables préoccupations. A un thème « survolté » de la miséricorde, on oppose le conservatisme des évêques et des membres de la Curie qui seraient beaucoup plus soucieux de sauvegarder la force de la « loi », la valeur de la « justice » et la pertinence de la « doctrine » que de marcher avec le Pape dans son « désir de changer l’Église et de changer le monde » !

Dans son dernier livre paru en février dernier, Pope Francis’ Revolution of Tenderness and Love (Paulist Press, New-York), le cardinal Walter Kasper, dans le chapitre central de ce livre, Mercy : the key word of his pontificate (La miséricorde, le maître mot de son pontificat), met en garde contre cette pseudo-miséricorde qui n’est que laisser-aller, faiblesse pastorale et permissivité. La miséricorde qui est celle du Pape François n’est pas une révolution de la foi et de la morale, mais une interprétation de la foi et de la morale dans une perspective évangélique.12 Autrement dit, le Pape François continue la ligne déjà tracée par ses prédécesseurs qui, de Paul VI à Benoît XVI, ont eu comme principal souci de faire entendre à ce monde sécularisé la force de la miséricorde divine et l’appel inlassable de Dieu au cœur de l’homme.


« Pour le cardinal Kasper, la miséricorde, chez François,
est une sorte de principe herméneutique fondamental »

Le cardinal Kasper tente de montrer ce que le Pape Bergoglio a de nouveau par rapport à l’enseignement antérieur de l’Église, dans cet appel à la miséricorde. Point de vue personnel du pape François ou point de vue personnel de Kasper ? Pour le cardinal, la miséricorde, chez François, est une sorte de « principe herméneutique fondamental ». Elle serait l’application la plus adéquate de l’ancien leitmotiv de l’Action catholique, « voir, juger, agir13 ». Ce paradigme ne change rien, ajoute Kasper, à ce qui a été enseigné depuis toujours, mais change ce qui a été compris. Cela nous force non seulement à ouvrir nos mains et nos cœurs vers l’autre, principalement vers le pauvre, mais surtout à donner un nouveau sens à la Foi et à la morale. Si la miséricorde est l’attribut le plus fondamental de Dieu, alors la question la plus fondamentale de toute la Théologie – la question de Dieu – acquiert un sens nouveau14. Ce Dieu tout autre, Kasper le définit dans un livre antérieur qui vient d’être traduit, La Miséricorde15 : Nous sommes obligés de reconnaître que Dieu n’est pas un Dieu de colère et de justice – pas même dans l’Ancien Testament – mais qu’Il est un Dieu de miséricorde. Sa nature, le fond de son être, qui le différencie fondamentalement des hommes et l'’élève au-dessus de sa créature, c’est sa miséricorde qui fait sa noblesse et sa souveraineté, la sainteté de son être.16

Si la miséricorde est l’attribut essentiel de Dieu, en conséquence l’acte propre de Dieu est de pardonner. C’est ainsi qu’il marque sa souveraineté, c’est-à-dire sa puissance d’être supérieur à la justice, de remettre une juste punition et de permettre un nouveau départ17. La miséricorde devient au service de la justice divine. Elle témoigne de la fidélité de Dieu envers l’homme. La miséricorde de Dieu permet à tout homme d’avoir en lui une confiance inébranlable. Croire ne signifie pas seulement tenir pour vrai, mais aussi faire confiance à Dieu, compter sur lui et trouver en lui force et réconfort.18 Le message du Nouveau Testament nous enseigne que la miséricorde est pour tous ; tous peuvent avoir accès à Dieu, cela n’est pas réservé à quelques justes, il y a de la place pour tous dans le Royaume de Dieu, personne n’en est exclu.19


« Le "pour tous" exprime bien
que l'acte fondamental de la Passion et de la mort
du Christ serait une substitution d'existence »

Le pour tous est, selon Kasper, la meilleur façon de traduire pour la multitude. Il exprime bien que l’acte fondamental de la passion et de la mort du Christ est une substitution d’existence. Car l’être de Jésus est une existence pour. L’être de Jésus se substitue à l’existence de chacun de nous pour satisfaire la justice de Dieu. Jésus prend nos péchés, les péchés de tous les hommes, et devenant ainsi le plus misérable des hommes, il sollicite, en raison de son innocence, la miséricorde du Père. Devant un tel amour, Dieu renonce à la justice du châtiment et pardonne ainsi le péché de tous les hommes. Cette substitution est exclusive dans le sens où Jésus est le seul et l’unique médiateur du salut, mais elle est aussi inclusive dans la mesure où elle nous inclut dans l’offrande de sa vie.20 Elle ne remplace pas la liberté personnelle, mais elle la libère après que le péché l’a galvaudée.

Cette théorie de la rédemption comme une « substitution » est moderne dans son vocabulaire, mais ancienne dans sa conception21. Elle vient de Luther. Dans le cadre de cette chronique, il est impossible d’entrer dans les détails de la théorie de la Rédemption considérée comme « substitution ». Cependant, je donnerai quelques pistes de réflexion.

En définissant l’être du Christ comme « une existence pour », Kasper est bien dans la ligne de la philosophie moderne, disons même dans celle de Heidegger, pour qui l’être humain, le Dasein, est le seul capable d’ex-sister, c’est-à-dire de se décentrer de son enfermement dans le Cogito, pour entrer en relation avec l’autre : le monde, l’humain, Dieu et les dévoiler comme « être ». Le Dasein, l’humain ne peut être le seul à penser qu’il est : point de vue cartésien (Je pense donc je suis), ni penser qu’en dehors de lui, rien n’est, parce que rien ne peut être pensé comme « être » (point de vue kantien). Cependant, un monde où il n’y aurait aucune conscience capable de le penser comme « être » est un monde non seulement absurde, mais inexistant. L’être humain, le Dasein, est donc cet « être » conscient qu’il peut penser quelque chose d’autre que lui-même, l’être , comme « être », et ainsi le dévoiler (aléthéia) comme être. En ce sens, l’humain est donc essentiellement une existence pour l’Autre. C’est, en fait, Emmanuel Lévinas22 qui développe cette thèse de Heidegger.

Mais… si l’on fait du Christ une existence-pour-nous, l’être du Christ devient une pure relation. Relativement à nous, il est un être de péché ; relativement à Dieu, il est essentiellement un être « miséricordié ». Si on fait du Christ une existence-pour-nous, il est, en tant que Rédempteur, celui dont l’existence est d’être péché, puisqu’il est pour nous et que nous sommes péchés. Il doit être l’être pécheur total, le seul et l’unique pécheur parce que Dieu l’a fait « péché pour nous » (2Co 5, 21). Cet extrême, Kasper ne le franchit pas, mais Luther l’a fait. Martin LutherAppliquant littéralement l’enseignement de Paul sur le Christ qui a été fait péché pour nous et considérant que, selon la doctrine de saint Irénée, l’Incarnation est un admirable échange, Luther, de façon conséquente, fait du Christ le plus grand et l’unique pécheur sur la terre. Le Christ prend ce qui appartient à l’épouse (l’âme), le péché, la mort, l’enfer, la damnation23 et lui donne ce qui lui appartient à lui, la grâce, la beauté, la vérité, la sainteté, la justice. Le chrétien peut donc s’attribuer ce qui appartient au Christ, puisque le Christ s’est attribué ce qui appartient au pécheur. Ainsi l’homme n’a plus besoin des œuvres de la réconciliation, sacrement, pénitence, etc. il lui suffit de croire au Christ, d’un acte de confiance quasi désespéré pour être, en vertu de la Justice du Christ, vue par Dieu, comme s’il était juste24.


« Si le Christ est "être de péché",
il n’y a que deux actes possibles pour Dieu :
la justice du châtiment ou la miséricorde du pardon »

Adoptant cette position essentiellement luthérienne, on comprend que la Rédemption devienne uniquement un acte de miséricorde. Car si le Christ est « être de péché », il n’y a que deux actes possibles pour Dieu : où il le rejette en raison du péché et c’est la justice du châtiment – mais peut-il rejeter son propre Fils ? – ou il prend pitié, il fait miséricorde et il pardonne ! La miséricorde est donc essentiellement première, la justice vient après ; elle est l’œuvre de la miséricorde, elle est à son service. Selon cette perspective, il n’y a aucun péché qui ne puisse être pardonné, non parce qu’il y a conversion du pêcheur, mais parce que Dieu pardonne toujours tout, ayant déjà tout pardonné en Christ. Alors pourquoi s’acharner sur ces pauvres divorcés remariés ! Ils sont déjà pardonnés s’ils reviennent au Christ et n’y reviennent-ils pas puisqu’ils demandent la communion avec Lui et et avec l’Église ? Si l’Église catholique pouvait comprendre et admettre cela, le monde serait changé, mais l’Église catholique aussi !


La passion et la mort du christ,
œuvres de justice et de miséricorde

Appliquer cette « existence-pour » au Christ nous met dans un certain embarras. L’être de l’être humain n’est pas sa relation à l’autre, ni même sa relation au Cogito, mais l’acte premier de lui-même comme Même25. De plus, l’acte d’existence pour le Christ est celle de sa Personne, laquelle est le Verbe de Dieu. Certes, le Verbe est par rapport au Père en éternelle relation, mais cette relation est subsistante. Le Verbe n’existe pas pour nous, il existe pour le Père. Incarné, le Verbe, ayant assumé la nature humaine, devient Fils de Dieu existant aussi dans cette nature humaine. Son être de Fils tourne donc toute la nature humaine vers le Père, car le Christ existe d’abord pour le Père et non pour nous. La nature humaine est le principe par lequel tous les hommes sont des hommes. Uni au Verbe, le Christ devient en tant qu’homme ce qu’il est de toute éternité en tant que Verbe, le Principe de tous les hommes avec lesquels il forme, dit saint Thomas, comme (quasi) une unique Personne mystique26. Cette nature humaine qu’il assume, quelle est-elle ? Celle que l’acte de la Création a fait jaillir des mains du Père, image et ressemblance de Dieu ? Ou celle, héritée d’Adam, souillée par le péché mais non anéantie, corrompue mais non détruite ? Dans le sein de Marie qui, dès son Fiat, est couverte par l’Esprit Saint, toute l’individualité humaine du Christ est création de Dieu, non selon l’Adam pécheur, mais selon le principe éternel par lequel l’Esprit tire de la pensée et de l’amour du Père l’homme voulu comme son image et sa ressemblance. Le Christ est ainsi l’aléthéia du Père, la Vérité de l’homme. Il l’est parce que sa nature humaine est parfaite. Il est le seul Juste et même, pourrait-on oser dire, le seul vrai homme.

La création d'Adam de Michel Ange

Analysant l’acte rédempteur, saint Thomas dira plus justement que la rédemption opérée par la passion du Christ est essentiellement un acte d’amour : Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle (Jn 3, 16). Non seulement il l’a donné, mais il ne l’a point épargné, il l’a livré pour nous (Rm 8, 32). Cet acte d’amour unit deux aspects : la justice et la miséricorde. La justice est l’amour du Christ envers le Père ; la miséricorde est l’amour du Père envers les hommes.


« Dieu offre son amitié,
il offre une "égalité" dans la perfection de l'amour »

La justice d’abord, car le Père a non seulement permis la passion et la mort du Christ, mais il les a ordonnées, dans sa sagesse éternelle, à la libération du péché pour tout le genre humain27. Cette ordination est un acte de justice. Le mot « justice » ne doit pas s’entendre selon le vocabulaire humain qui l’utilise pour désigner la loi du talion : œil pour œil, faute et châtiment. Dieu ne veut pas se venger sur son propre Fils de l’outrage que lui ont fait les hommes en lui désobéissant. Il faut nous défaire de cet archétype archaïque qui vient des rhétoriques aberrantes du XVIIe siècle. Le Père qui est tout amour ne s’est pas plu à assouvir sa colère sur son Fils en le faisant souffrir et en le condamnant à la mort. Le mot « colère », lorsqu’il est attribué à Dieu, manifeste l’impétuosité de son amour à extirper de sa création le mal qui empêche l’homme de se tourner vers lui. Le Père qui a créé l’homme par amour s’attend à ce que cette créature, son joyau, se tourne vers lui pour qu’en lui, Dieu, et l’homme sorti de Dieu, une vie d’amitié, un vrai lien de tendresse et d’amour soient possibles. Cela c’est justice, c’est même l’ubris de la justice, la démesure de la justice. Normalement, Dieu qui a créé l’homme devrait s’attendre à ce que l’homme le serve, comme un serviteur ! C’est normal dans notre justice humaine ! Mais Dieu offre son amitié, il lui offre une sorte d’égalité – l’égalité est œuvre de justice – non dans le seul accomplissement du « droit », mais dans la perfection de l’amour ! On sait que l’homme se détourna de cette amitié offerte et devint l’esclave d’un maître cruel qui lui a menti, le Satan qui l’asservira dans son corps et dans son âme, dans ses convoitises et son travail, dans sa mission et dans sa fécondité.

La Passion et la mort du Christ sont œuvres de satisfaction28, car elles rétablissent la justice que l’homme doit à Dieu. Elles lui permettent d’entrer dans cette amitié offerte et originellement refusée. Dieu qui crée par amour, qui offre son amour, a droit en retour à l’amour de l’homme. En offrant sa vie pour lui-même en tant que Fils existant dans une nature humaine et en attirant « tous les hommes » à entrer dans cette offrande, le Christ comme vrai homme répond au « rêve » de Dieu ! Il satisfait, par l’Esprit Saint et en Lui29, la « soif » d’amour du Père. Il s’offre au Père comme l’Aimant du Père. Un homme répond enfin ; par l’amour offert, à l’Amour offert. Alors pourquoi la souffrance ? Parce qu’il fallait vaincre le péché dont la souffrance est la conséquence la plus visible et la plus tangible. Jésus entre de façon principielle30 dans toutes les souffrances et les douleurs des hommes, il les traverse toutes, les brûle toutes, aucune ne l’arrête. Ainsi, la souffrance de l’homme ne sera pas enlevée tant qu’il n’aura qu’une existence terrestre, mais en Jésus, elle ne deviendra plus une occasion de rejeter Dieu, mais un lieu de participation plus grande et plus libre à l’unique offrande du Christ. Combien Satan s’est acharné contre le Christ ! Toutes les souffrances de la vie mortelle et toutes les cruautés de la passion en témoignent. Il aurait tant voulu empêcher que cet acte d’offrande totalement libre n’ait pas lieu en cette terre qu’il considérait comme son « royaume » !

La passion et la mort du Christ sont encore une œuvre de satisfaction en raison de l’obéissance du Christ, non une obéissance de contrainte, mais l’obéissance qui rejoint la volonté de l’aimé et qui en accepte l’éternelle sagesse et l’ordre universel. Détaillant l’obéissance comme raison pour laquelle le Christ se livre à la Passion, saint Thomas montre que Jésus a ainsi accompli toute loi dans tous ses préceptes, aussi bien moraux que cérémoniels et judiciaires, accomplissant ainsi pleinement la loi et la « rendant à son terme » : la victoire sur le péché et la mort31.

Vis à vis du Père, la passion et la mort du Fils sont donc œuvres de justice. Jésus, offert en sacrifice, rend au Père l’honneur qui lui est dû, il rend justice à son amour. Oui, il est vrai que Dieu a créé l’homme – homme et femme – pour les inviter à partager son amour. Il n’a voulu ni la souffrance ni la mort qui sont entrées dans le monde comme des forces destructrices, intrus que le Fils a vaincus par l’offrande de sa vie, entraînant toute l’humanité, dont il est devenu le Chef mystique, vers une alliance éternelle avec Dieu.

Logo de l'année de la Miséricorde

La passion et la mort du Christ sont aussi œuvres de miséricorde. La miséricorde n’est pas, dans la passion et la mort du Fils, l’acte central du drame qui se joue. Ce n’est pas la pitié du Père face à son Fils, serviteur souffrant. En forçant le trait, on pourrait presque dire que dans le dialogue intime et profond du Christ en Croix avec le Père, il n’y a aucune demande explicite de pardon – si ce n’est pour les bourreaux – et aucun accord explicite de pardon. L’acte central, c’est la Réconciliation de toute l’humanité avec le Père. Cet acte, acte de justice, est aussi acte de miséricorde32. C’est le Père qui a donné son Fils, c’est Lui qui en fait un homme de propitiation ! Ce don du Fils qui prendra sur lui tous les péchés des hommes et qui s’offrira à satisfaire la justice du Père c’est-à-dire à l’échange de l’amour, voilà où est la miséricorde. Aucun autre être humain, même le plus parfait, n’aurait pu accepter cette mission divine. Dieu a donc envoyé son propre Fils pour que, devenant vrai homme, il puisse prendre sur lui le péché du monde, le détruire par l’amour, en assumer le châtiment ou la souffrance qui en sont les conséquences, et libérer l’homme, tout homme, du joug qui pesait sur lui.

Autrement dit, la justice se fait miséricorde et la miséricorde est le moyen de satisfaire la justice. Le Père n’a pas eu pitié du Fils, puisqu’il l’a offert, livré, donné. Mais il a eu pitié, dès la faute commise, de l’homme égaré et, ne pouvant renoncer à son amour pour lui, il a envoyé son Fils pour que dans son humanité s’opère le retour vers l’Amour. Sans doute, Dieu aurait pu faire autrement. Il aurait pu tout simplement pardonner, remettre la faute et l’homme aurait été sauvé. En remettant la faute, comme si de rien n’était, il n’aurait fait de tort à personne, ni même à lui-même33. Mais que de biens venus de la Rédemption l’homme n’aurait-il pas eus ! Aurait-il pu connaître la force et la puissance de l’Amour du Père pour lui ? N'aurait-il pas été laissé dans la séduction du mensonge du serpent ? Il n’aurait pas connu dans le Christ ses vertus : sa bonté, sa tendresse, sa force, sa liberté, sa piété, son amour ; vertus qu’il doit maintenant imiter pour jouir de la liberté apportée par son Sauveur. Il n’aurait pas bénéficié de la justification, c’est-à-dire de la reconstitution en son intimité d’un état de grâce qui le rend juste et agréable à Dieu. Ceci est le point le plus important qui empêche la théologie catholique d’adhérer à la justification imputée telle que Luther la présente. Sans l’exemple du Christ offert, l’homme n’aurait pas compris la nécessité du combat spirituel pour se garder pur de tout péché (1Co 6, 20). Et finalement, il n’aurait pas retrouvé sa dignité34 d’homme, sa dignité de fils, il n’aurait pu poser cet acte du prodigue : je me lèverai et j’irai vers mon père (Lc15,16).


« Il faut arrêter de considérer qu'en Dieu,
la justice consiste d'abord à requérir
le châtiment et la punition de l'offense »

Qu’est-ce qui est premier, la justice ou la miséricorde ? Ni l’une ni l’autre du point de Dieu. Pour l’homme, la miséricorde lui est d’abord donnée, pour qu’il puisse entrer dans la justice, c’est-à-dire dans la plénitude de l’amour. Mais justice et miséricorde s’embrassent.

Pour comprendre cela, il faut arrêter de considérer qu’en Dieu, la justice consiste à requérir le châtiment et la réparation de l’offense. Certes, cela est requis de la part de l’homme mais le Dieu, vers qui il se tourne est « un Dieu de tendresse et de miséricorde, lent à la colère et plein d’amour ». La Passion et la mort du Christ, suivies de sa Résurrection, en sont le témoignage.


La loi pédagogue de l'amour

L’archevêque de Buenos Aires, Mgr Victor Manuel Fernandez, nous dit que le Pape Francois cherche à rendre les cœurs brûlants de l’amour du Christ. Et il ajoute qu’on cesse de parler aux fidèles de loi naturelle et de philosophie. En procédant ainsi, l’Église ne convainc personne, car elle utilise des arguments d’une autre époque, et perd l’occasion d’annoncer la beauté de Jésus-Christ, de faire brûler les cœurs, ses raisonnements philosophiques ne changent la vie de personne35. On reconnaît là le pasteur kérigmatique qui pense annoncer avec suffisamment de rhétorique brûlante la bonne nouvelle de l’Évangile, pour que les cœurs se tournent vers le Christ. Mais laissons tomber, pour le moment, nous aurons l’occasion d’y revenir une autre fois.

Si comme le Pape François le dénonce lui-même à plusieurs reprises, le légalisme va contre la miséricorde – il s’oppose même à la justice – la loi, surtout la loi naturelle, est-elle opposée à la miséricorde ? Tout Israël a reçu la loi comme un grand don de Dieu. Le psaume 118/119 n’est-il pas ce long chant d’amour et de reconnaissance envers Dieu qui a donné sa loi, cette loi qui est chemin vers la justification, cette loi qui incline le cœur vers le témoignage de Dieu, cette loi miséricorde de Dieu ? En donnant sa loi, en l’inscrivant dans le cœur de l’homme, le Seigneur ne manifeste-t-il pas une grande miséricorde envers l’intelligence de l’homme ?

Car la loi n’est pas d’abord une chose de la volonté. Elle ne manifeste pas une volonté arbitraire de Dieu. La loi est une lumière pour l’intelligence36. Elle est même une invitation que Dieu fait à l’homme de participer au gouvernement de l’univers. Elle assure la liberté et l’autonomie de la conscience, ce jugement propre à l’homme par lequel il discerne ce qui est bien et ce qui est mal et qui lui permet de devenir maître de ses actes et d’agir selon son conseil 37. Autrement dit, en donnant sa loi à l’homme, Dieu respecte sa dignité, il respecte sa liberté, il l’invite à se diriger non seulement selon ce qui l’attire, ce qui l’émeut, ce qui le séduit, même si la séduction est spirituelle, mais selon la vérité de ses actes. Dieu est Amour, certes ! Mais il est aussi Vérité.


« Pour échapper au légalisme,
il faut recevoir la loi divine
avec une intelligence soumise à la vérité »

Une chose est la loi, autre chose est le légalisme. Le légalisme part de l’énoncé matériel de la loi pour en déduire de façon univoque l’application aux actes singuliers. Le légalisme est une négation du discours moral de la raison, un aveu d’irresponsabilité, une recherche obstinée de la sécurité. Le légalisme méprise l’intention du législateur, il s’enferre et enferre les autres dans un comportement irresponsable. Il est l’indication d’une pathologie de la conscience38.

Pour échapper au légalisme, il ne faut pas uniquement se réfugier dans la miséricorde, il faut recevoir la loi divine, avec une intelligence soumise à la vérité. Dieu ne nous parle pas uniquement par l’amour, il nous parle aussi par la Vérité, naturelle et révélée. Et il faut apprendre à devenir libre dans la vérité et non contre elle ou en dehors d’elle. Si l’on fait ainsi, la loi de Dieu devient vraiment ce qu’elle est, une pédagogie pour aller vers l’Amour brûlant. Autrement, si l’intelligence est dans les ténèbres, comment l’Amour pourrait-il brûler le cœur de l’homme ?

Avec le pape François, nous entrerons donc, après le Synode, dans le Jubilé de la Miséricorde. Cette inspiration de l’Esprit est riche de promesses et de don ! En ces temps où le monde est déchiré par l’angoisse, où les femmes et les hommes sont remplis de souffrance et d’inquiétude, où une grande majorité, même de chrétiens, avoueront qu’ils ne sont pas heureux, l’indulgence du Père nous appelle à nous réfugier dans la Tendresse de Dieu. Mais le Dieu des miséricordes, n’est pas un Dieu « cool », ni un Dieu « zen » ! Le Père qui nous a donné le Fils pour que nous le connaissions en vérité et que nous l’aimions de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit et de toute nos forces, a ses exigences d’amour. Il est normal qu’il en ait ! Autrement, il ne serait pas Dieu !


Aline Lizotte




10 - Misericordiæ Vultus ; n°18.

11 - Ibid, n°12.

12 - Walter Kasper, Pope Francis’ Revolution of Tenderness and Love, Paulis Press, New-York, March 2015, p.29.

13 - C’est aussi ce que diront les deux ecclésiastiques les plus près du Pape François, le Cardinal Rodriguez Maradiaga et l’archevêque de Buenos Aires, Victor Manuel Fernandez.

14 - The challenge of this new paradigm streches wide and goes deep. For if mercy is the most fundamental of all divine attributes, then trough it the most fundamental of all theological question – the question of God – is posed anew. Ibid, p. 35.

15 - Cardinal Walter Kasper, La Miséricorde, Notion fondamentale de l’Évangile, clé de la vie chrétienne, traduit par Ester et Marie-Noëlle Villedieu de Torcy, Éditions des Béatitudes, avril 2015.

16 - Ibid, p.58.

17 - Ibid.

18 - Ibid, p. 61.

19 - Ibid, p. 75.

20 - Ibid, p. 81.

21 - Pour une étude plus approfondie de la Rédemption comme « substitution », cf Hans Urs von Balthasar, La Dramatique divine, Vol. III, L’Action, Cuture et Vérité, pp.259-279. On peut y ajouter Martin Luther, Œuvres, tome II, Le Traité de la Liberté chrétienne, Labord et Fides, pp. 275-306.

22 - Cf Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini.

23 - Cf Luther, Le Traité de la liberté chrétienne, op.cit., pp. 182-183.

24 - Kasper a beau dire que les accords avec l’Église réformée nous a réconciliés sur la notion de justification. C’est sur ces points que le désaccord demeure, car si l’accord avait eu lieu, ou il n’y aurait plus de protestantisme, ou il n’y aurait plus d’Église catholique.

25 - Cf André Léonard, Foi et Philosophie, éditions Lessius, pp 253-256.

26 - S Th., IIIa qu.48, a.2, ad.1.

27 - S. Th., IIIa, qu.47, a.3, c.

28 - Ibid, qu.48, a.2.

29 - Cf Jean-Paul II, Dominum et Vivificantem.

30 - Cf Ibid, il faut lire avec attention les articles, 5, 6,7 de la qu.46 où saint Thomas montre que le Christ a souffert toutes les douleurs.

31 - Ibid, qu. 47, a.2 et ad I.

32 - Ibid, qu.46, a.1.

33 - Ibid, a.2, ad.3.

34 - L’encyclique de Jean Paul II est particulièrement centrée sur ce thème de la sauvegarde et de la reconstitution de la dignité du fils, que le Père de miséricorde opère par la Passion du Christ.

35 - Victor Manuel Fernandez, Ce que nous dit François, entretien avec Paolo Rodari, Editions de l’Atelier, 2014, p.51.

36 - S. Th., Ia-IIae, qu.91, art.1-2.

37 - Cf Veritatis Splendor, 2e partie.

38 - Cf Carlo Caffara, L’autonomie della coscienza et la sottomissione alla verità, in La Coscienza, Liberia editrice vaticana,1996, pp.142-162.


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