Sexologie contre théologie du corps ? titre La Newsletter
Éditée le
2 janvier 2014
Sexologie contre
Théologie du Corps ?
Mains en forme de cœur

« L’enseignement de la Théologie du Corps peut avoir les mêmes effets désastreux que la pornographie sur la sexualité », nous dit une sexologue belge, Thérèse Hargot 1, dans son blog personnel sur Internet : Chroniques philosophiques d’une sexologue 2. L’affirmation fit choc et Thérèse reçut un certain nombre de protestations, surtout de la part de ces jeunes cercles d’étude qui, à la suite d’un mouvement qui se répand aux États-Unis, ont entrepris de mettre la Théologie du Corps à la portée des fidèles.


Lettrine

ean-Paul II lui-même donna le nom de Théologie du Corps à la série des catéchèses du mercredi qu’il fit entre septembre 1979 et novembre 1984. Mais ces catéchèses, réputées trop difficiles, restèrent longtemps dans l’ombre. C’est George Weigel3 qui les tira de cette hibernation, dans un vigoureux plaidoyer de quarante pages dans sa biographie de Jean-Paul II : Jean-Paul II témoin de l’espérance. En France, les premiers ouvrages destinés à rendre la Théologie du Corps accessible à un large public ont été écrits par Yves Semen, qui publia en 2004 La sexualité selon Jean-Paul II aux Presses de la Renaissance. Puis les « sexologues » se sont emparés de certains enseignements de la Théologie du Corps4 et, finalement, le génie américain et anglais s’est y mis et nous en a délivré un digest 5.

Les protestations de Thérèse Hargot ont surpris. Il faut dire qu’elles ne manquent pas de saveur. Répondant sur son blog à un couple qui se plaint de troubles sexuels : éjaculation précoce, anorgasmie (pas de plaisir pour la femme) en ajoutant : « Pourtant cela allait tellement bien avant le mariage... », Thérèse écrit :

J’attendais une occasion pour en parler, car votre situation n’est pas du tout un fait isolé. Bien au contraire, la déception dont vous me témoignez est partagée par la majorité des jeunes membres de la communauté catholique à laquelle vous appartenez (m’avez-vous précisé), biberonnés depuis leur conversion à la Théologie du Corps selon Jean-Paul II. Je vais vous expliquer pourquoi et comment y remédier. Il faut bien le reconnaître, quelle révélation de découvrir le sens sacré de la sexualité pour une génération élevée par la pornographie ! (...) On parle même d’un « acte liturgique » et d’un « orgasme sacré ». Whaou, c’est superbe : l’aspiration spirituelle rejoint enfin l’expérience la plus incarnée, la sexualité ! Une réconciliation que seul des catholiques sont capables d’opérer… intellectuellement ! Et c’est bien là le problème, le reste n’a pas suivi. L’idéal spirituel a aspiré la connaissance indispensable du fonctionnement des pulsions, des fantasmes, des émotions. (...) Donc, non seulement les jeunes chrétiens se mettent la pression pour être à la hauteur de l’idée qu’ils se sont fabriquée de l’acte sexuel, mais en plus ils ont des attentes démesurées par rapport au mariage et la relation à l’autre, lieu de leur salut alors qu’il est chemin.Au risque de vous décontenancer, l’enseignement de la Théologie du Corps peut avoir les mêmes effets désastreux que la pornographie sur la sexualité. C’est une vision partielle et idéalisée de la sexualité qui suscite des angoisses de performances prenant corps par des éjaculations précoces ou anorgasmies, par exemple. C’est-à-dire que la peur de mal faire engendre le dysfonctionnement sexuel 6.

Ce langage, un peu brut de décoffrage, a un mérite : celui de remettre à sa place la sexologie. La Théologie du Corps n’est pas un salut spirituel pour le couple, nous dit Thérèse ! Et pour cause ! La sexologie vise partiellement la fonction sexuelle d’un organisme biologique en vue d’un plaisir physique à répercussion affective. Le plaisir sexuel n’est ni sacré, ni divin, ni liturgique, il est un plaisir fort, véhément qui suppose l’embrasement des aires corticales du cerveau frontal sensibles à la dopamine, leur permettant de collaborer avec la synthèse fonctionnelle des organes du cerveau limbique, principalement l’amygdale et l’hippocampe sous la conduite du thalamus, organe sensorio-moteur qui commande les gestes adéquats, qui en reçoit les impulsions et qui conduit le corps, par le passage du tronc cérébral, aux comportements – éjaculation, contractions utéro-vaginales – qu’un plaisir accompagne.


« La Théologie du Corps n'a aucune intention
de supprimer la fonction sexuelle étudiée par la sexologie »

Comprendre cela demande une étude approfondie que la neurologie, et principalement la neurologie des émotions, tente d’accomplir mais sans y réussir totalement. Sans être neurologue, le sexologue enseigne à ses patients les gestes adéquats – ou inadéquats – qui peuvent transformer avec succès, comme le disaient Master et Johnson7, les sensations tactiles en sensations sexuelles. Il leur enseigne ce qu’il faut faire – faute de l’avoir découvert seuls – pour provoquer une réponse hédoniste de la part du cerveau. Cette réponse amène un relâchement des tensions physiques et psychologiques et conduit à un profond renouvellement des corps. Cela s’appelle le plaisir physique. Son rôle principal pour les humains, dit la Philosophie, est d’être le meilleur remède aux tristesses de la vie8. La Théologie du Corps n’a aucune intention de supprimer cette fonction sexuelle, pas plus qu’un banquet aurait la prétention de supprimer la fonction digestive !


Pourquoi la Théologie du Corps ?

On ne tirera jamais une connaissance sexologique des écrits de Jean-Paul II. Ils ne sont pas faits pour cela. Vouloir « sacraliser », « diviniser » ou simplement « christianiser » la sexologie à partir des écrits de la Théologie du Corps, c’est un peu naïf et complètement inutile. Cependant, la faute ne vient pas de Jean-Paul II mais de la tentative d’interprétation des sexologues. Certains sexologues « chrétiens » ont voulu trouver en Jean-Paul II un complice à leur déontologie : permettre aux êtres-humains d’atteindre le plaisir sexuel, souvent en prenant des libertés avec l’éthique. Ils ont voulu cibler une clientèle qui n’arrivait pas à accepter que le plaisir psycho-physique soit une composante normale des gestes organiques de la sexualité charnelle. Quelle aubaine, voilà un Pape qui non seulement ne condamnait pas le plaisir sexuel, mais qui le portait aux sphères du divin ! Il fallait l’embaucher ! Un seul petit problème : Jean-Paul II ne dit pas cela et ne fait pas cela. Ce qu’il dit ne peut être une caution à certaines pratiques des sexologues. Cela ne condamne pas la sexologie, mais la remet à sa place. Et même avant Jean-Paul II, Gaudium et Spes écrit en toutes lettres, avec le contexte éthique adéquat :

« Les actes qui réalisent l’union intime et chaste des époux sont des actes honnêtes et dignes. Vécus d’une manière vraiment humaine, ils signifient et favorisent le don réciproque par lequel les époux s’enrichissent tous les deux dans la joie et la reconnaissance »9. La sexualité est source de joie et de plaisir : « Le Créateur lui-même (...) a établi que dans cette fonction [de génération] les époux éprouvent un plaisir et une satisfaction du corps et de l’esprit. Donc, les époux ne font rien de mal en recherchant ce plaisir et en en jouissant. Ils acceptent ce que le Créateur leur a destiné. Néanmoins, les époux doivent savoir se maintenir dans les limites d’une juste modération »10 11.


« L'acte sexuel, vécu d'une manière vraiment humaine,
signifie et favorise le don réciproque des époux »

Vitrail représentant un couple

On respire, le plaisir peut être bon ! Mais on le sait à vrai dire depuis très longtemps : depuis Aristote, qui enseigne qu’en soi le plaisir n’a aucune valeur morale puisqu’il n’est pas une finalité. Il accompagne l’acte : si l’acte est bon, le plaisir est bon ; si l’acte est mauvais, le plaisir est mauvais12.

La Théologie du Corps n’est donc pas faite pour régler une question qu’une juste connaissance de l’éthique a depuis longtemps réglée : la morale de l’Église n’est ni manichéenne, ni cathare, ni puritaine. Jean-Paul II répond à une autre question : quel est le sens de l’Acte que posent l’homme et la femme qui, selon la terminologie biblique, s’unissent pour devenir « une seule chair » (Gn 1, 24) ? Cet acte n’est-il qu’une fonction biologique du corps ? Ou est-il un acte humain, plus, un acte de la personne ? Si c’est un acte de la personne, est-il rendu tel par le cerveau limbique, par l’excitation dopaminergique ? Après tout, les chimpanzés et les rats s’unissent sexuellement, et leurs cerveaux dictent aux femelles et aux mâles les positions corporelles qui provoquent la copulation conduisant à la reproduction ! Mais deviennent-ils une seule chair ? En essayant de répondre à cette question, nous entrons dans la Théologie du Corps.


Les concepts fondamentaux de la Théologie du Corps

La Théologie du Corps est l’exposé de la pensée personnelle de Jean-Paul II. Indépendamment du style qui, loin d’être linéaire, développe l’argumentation comme une maïeutique socratique, la philosophie qui sous-tend la pensée de Jean-Paul II n’est pas celle du langage aristotélico-thomiste, mais celle de Max Scheler. Très tôt le jeune Karol Wojtyła s’est pétri de cette philosophie. Bien que, l’âge venant, il pose dessus un jugement critique13, elle reste néanmoins présente dans son vocabulaire de base. Aussi, faute d’avoir une certaine connaissance des thèses de Max Scheler – principalement celles qu’il développe sur la personne dans Le formalisme en éthique et l’éthique matériale des valeurs14 – on risque de donner à la pensée de Jean-Paul II une forme qui n’est pas la sienne. C’est ce qui arrive avec les concepts de « corps », de « sexualité », de « personne », d’« acte » d’ « éthos » et d’ « éthique », de « concupiscence » qui sont les concepts fondamentaux de la Théologie du Corps. Ainsi, il serait faux de penser que, pour Jean-Paul II, le corps n’est qu’un organisme biologique composé de systèmes (nerveux, sanguin, hormonal, osseux, etc.), dont chacun a une fonction qui lui est propre et qui permet à l’ensemble de vivre. C’est aussi défigurer la pensée du Saint-Père que de croire que, pour lui, la sexualité est la fonction génitale du to have sex anglo-saxon, du pudique intercourse américain ou du faire l’amour à la française. Les mots qu’emploie Jean-Paul II ont une autre densité et, partant, témoignent d’une autre transcendance.

Je m’en tiendrai, pour cette fois, à quelques concepts fondamentaux de la première partie de la Théologie du Corps.


Le corps propre

Nous sommes habitués à considérer le « corps » dans une vision dualiste, qui tient beaucoup plus de conception cartésienne que de la philosophie aristotélicienne. Pour le plus grand nombre, l’être humain est constitué de deux parties : le corps, organisme biologique, et l’âme, substance spirituelle. Cette conception dualiste de l’être humain – seul l’homme a une âme – est étrangère à la vision de Max Scheler, et d’une certaine manière à celle de Jean-Paul II. Pour Jean-Paul II, la personne humaine est corps parmi les corps. Elle est cependant un corps propre, c’est-à-dire un corps qui convient à la dignité de la personne.

La notion de corps propre est élaborée par Max Scheler et signifie que le corps est comme la forme des éléments qui constituent ses fonctions.

La fonction est l’opération qu’effectue un système organique : fonction sensorielle (système sensorio-moteur), fonction visuelle (système ophtalmique), fonction sexuelle (système génital) etc. Il y a aussi des fonctions émotives : système de la peur, système de récompense et des fonctions affectives (plaisir, colère, tristesse etc) et mêmes des fonctions cognitives (penser, vouloir). Toutes ces fonctions sont effectuées soit par le corps organique, soit avec sa collaboration. Cependant, l’effectuant est tout le corps : je regarde non seulement avec mes yeux, mais avec tout mon être corporel ; je suis triste dans tout mon être corporel ; j’ai du plaisir dans tout mon être corporel. Mon corps est donc l’unité – la forme – qui s’approprie ces fonctions. Grâce à mon corps, ces sensations deviennent miennes, car elles sont celles de mon corps, du corps qui m’est propre. En s’appropriant ces fonctions, mon corps leur donne une identité individuelle, la mienne : mes yeux voient, mais mon corps regarde ; ma peau perçoit, mais mon corps sent ; mes oreilles captent un son, mais mon corps entend. Mon corps regarde, touche, entend d’une manière qui m’est propre. Une femme ne touche pas, ne regarde pas, n’entend pas comme un homme ; un homme n’a pas le même regard qu’une femme, ne caresse pas de la même manière, n’entend pas et ne parle pas comme sa compagne. Chacun a son identité corporelle, chacun a son corps, un corps propre.


« L'homme est une personne, et ce qui le manifeste
en tout premier lieu, c'est le corps »

Reprenant cette idée de Max Scheler, Jean-Paul II pose un regard transcendant sur le corps. Le corps rend visible le caractère distinct, personnel, de l’être humain. L’homme est une personne, et ce qui le manifeste en tout premier lieu est le corps. Et il donne la conclusion de ce raisonnement : la solitude originelle. L’homme se distingue, se sépare en quelque sorte de tous les animaux par son propre corps. Cette séparation de l’animal – la bête – , c’est le corps qui l’opère.

L’homme ainsi formé appartient au monde visible, il est un corps parmi les corps. Reprenant, et d’une certaine manière restituant, la signification de la solitude originelle, appliquons-la à l’homme dans sa totalité. Le corps, grâce auquel l’homme prend part au monde créé visible, le rend en même temps conscient d’être « seul ». En effet, il n’aurait pas été capable d’arriver à cette conviction qu’en fait il a acquise comme nous le lisons dans Genèse 2, 20, si son corps ne l’avait aidé à le comprendre, rendant la chose évidente. La conscience de la solitude aurait pu se rompre précisément à cause du corps lui-même. L’homme, Adam, aurait pu, se basant sur l’expérience de son propre corps, arriver à la conclusion qu’il était substantiellement semblable aux autres êtres vivants (animalia). Et, comme nous le lisons, il n’arriva pas à cette conclusion : au contraire, il se persuada qu’il était « seul »15


La solitude originelle

La notion du corps propre à la personne humaine conduit à l’un des concepts fondamentaux de la Théologie du Corps : la solitude originelle. On interprète mal ce concept en romantisant sur l’attente masculine de la complémentarité féminine. Adam ne s’ennuie pas parce qu’il lui manque une petite femme pour le distraire  Car Adam n’est pas l’être masculin mais l’être humain, le terreux, celui qui est sorti du limon de la terre, celui qui n’a pas découvert son corps propre. L’être humain – Adam – est certainement apte à voir qu’il a des jambes et des pieds, des mains, un visage et même des organes génitaux. Les découvertes de l’Adam ne sont pas celles de l’enfant qui s’approprie son propre corps dans la diversité de ses membres –  ne confondons pas avec les observations des psychologues. Adam, l’être humain, cherche à comprendre quel est le sens de ce corps physique placé au centre de tous les corps dont est formé le cosmos. Seul l’homme est capable de se poser à lui-même une question qui concerne le sens ; seul il est capable de chercher à le découvrir. Quel est le sens de ce corps qui est mon propre corps ? Autrement dit, qu’est-ce que mon corps dit à mon esprit qui l’interroge ?

Le Paradis Terrestre, tableau de Jacob Savery

Pour entrer dans la compréhension de la solitude originelle, il faut se familiariser avec une distinction qui vient de Scheler et dont Wojtyła s’empare pour approfondir sa méditation sur la Genèse. Il faut comprendre la distinction entre la Fonction et l’Acte.


La fonction appropriée par la conscience

La fonction, on vient de le dire, est l’opération qu’effectue un système organique. En elle-même elle a une signification uniquement physiologique. C’est le corps, le corps propre qui lui donne un premier sens. Il en fait un élément d’une identité qu’il lui communique. Laissée à elle-même, la fonction est vide de sens autre qu’anatomique et physiologique. On peut étudier tous les éléments qui entrent dans la fonction sexuelle, tous les mécanismes nerveux, hormonaux, émotifs, physiologiques qui la composent, cette fonction demeure étrangère à un corps si celui-ci ne se l’approprie pas, si elle n’est pas pour lui une puissance constitutive de sa vie, de son identité, si elle ne devient pas un élément de sa sexualité. Elle n’est pas toute la sexualité, loin de là, mais elle est en est un élément important et nécessaire. Elle doit donc être appropriée par le corps. Elle doit devenir une identité du corps propre. S’il en est autrement, l’être humain jouera à ne pas avoir de sexe ou à ne pas avoir la sexualité de son propre corps.


« La fonction sexuelle demeure étrangère à un corps
si elle n'est pas pour lui une puissance constitutive de sa vie »

La prise de conscience de cette appropriation identitaire s’exprime par un « Je » : Je marche ; Je pleure ; Je me réjouis ; J’ai du plaisir ; Je pense ; Je veux. Quel est ce « Je » ? Le « Je », chez Scheler, est une fonction de la Conscience. Grâce à son corps, la personne perçoit qu’elle est la source de l’identité de ses actes : les yeux pleurent, mais l’individu humain dit : je pleure. L’individu, en affirmant ce « Je », affirme une conscience de quelque chose. Ce quelque chose est une conscience de vivre, qui est présente dans toutes les affirmations du « Je ». Je respire ne signifie pas la seule fonction des poumons, mais un acte vital qui pourrait se traduire ainsi : je respire, donc je vis.

Cependant, vivre n’est pas la seule immédiateté de l’instant ; vivre rappelle toutes les expériences des fonctions corporelles déjà accomplies, déjà vécues successivement, mais dont la synthèse est le fait du « Je ». Le « Je » est ainsi la conscience du vivre d’expériences vécues. Fonction synthétique de la conscience, le « Je » implique une unité de signification : vivre, c’est-à-dire exister dans la continuité, et non seulement dans l’immédiateté. Ce que je vis à déjà été vécu dans un souvenir ou dans une attente. Ce qui a été vécu est, en vertu du corps propre, toujours corrélatif à mon identité propre. Je marche maintenant, non seulement parce que j’avance, mais, parce que j’ai conscience d’être un marcheur depuis l’âge où j’ai fait mes premiers pas. C’est mon vivre à moi. Marcher ne serait pas le « vivre » d’un paraplégique ; il définira son « vivre » d’une autre façon. Pour une personne qui, pour un temps, aurait été incapable de manger et qui redevient capable d’exercer cette fonction, manger ne serait pas pour elle uniquement avaler de la bouillie, mais revivre, être capable de cette action qui, dans la continuité des mêmes expériences déjà vécues, porte la signification profonde de « vivre ». On peut penser : je suis devenue amoureuse, cela m’est tombé comme un coup de foudre, c’est une expérience nouvelle que je n’ai jamais vécue ! Soit, mais je l’ai longtemps attendue ! Sans cette attente, cette expérience ne serait pas un acte du « Je », car je ne saurais pas que veut dire être amoureuse !

Vivre, c’est donc marcher, sentir, aimer, penser, vouloir... Autant de synthèse différente ? Donc autant de « Je » différents ? Oui, quant aux contenus : l’aimant se définit dans la continuité de ses actes d’amours. Il dira de lui-même : Je suis un amoureux. Le penseur s’investit dans ses recherches : Je suis un chercheur. Le sportif dans l’exercice de son art : Je suis un skieur ! Les contenus matérials sont différents, dira Scheler ; la forme de l’égoïté reste la même ! Le « Je » est formellement le même. Le penseur peut aussi être amoureux et le skieur peut être un chercheur. Le « Je » que chacun met en avant est l’expression d’une conscience qui opère une synthèse supérieure : l’unité du vivre grâce à la synthèse des expériences vécues. Je suis celui qui vit parce que je continue à manger, boire, dormir, mais aussi, parce que je poursuis une activité de travail, je continue à aimer ma femme, à éduquer mes enfants, j’attends avec impatience des vacances qui me reposent, etc. Tous ces actes me sont propres parce que ce sont les actes de mon corps et que je les ai réunis, identifiés comme les actes de ma propre vie.


La personne et l'acte

Est-ce tout ? La dignité de la personne humaine consiste-t-elle à n’être qu’une conscience de vivre, d’aimer, de penser ? La personne est certes corps, mais n’est-elle que corps ? N’est-elle capable que de dire ce que l’animal ne peut pas dire : je mange, je bois, je dors, je travaille, j’ai du plaisir, je suis triste, j’en ai marre, je « fais l’amour », etc. ? Suivons l’adolescent comme fil conducteur, celui qui réussit à mieux « faire l’amour » que les chrétiens quasi frigides biberonnés à la Théologie du Corps de Jean-Paul II. Le corps de l’adolescent s’identifie presque entièrement avec son sexe, il sait comme pas « un » trousser les filles, les chatouiller dans tous leurs secrets érotiques, les accrocher à ses basques et les rejeter. C’est un pro du sexe ! Et il en a bien conscience. Pour lui, vivre, c’est coucher ! Ou plutôt, c’est « baiser ». La fonction sexuelle est ok ! Il n’a pas besoin de sexologue, celui-là. Regardons-le dans son narcissisme naïf, au milieu de ses copains : étaler ses exploits et en projeter d’autres. Malheur aux filles qui tombent sous son regard ! Elles finiront sur sa couche et, demain, deviendront l’objet défloré du récit de ses prouesses. Il sait « faire l’amour », mais est-il capable d’aimer ?


« Donner un sens à la vie est le fait de la Personne
parce qu'elle est seule capable d'actes axés vers des valeurs »

« Faire l’amour » est la fonction sexuelle du corps phallique ; aimer est l’acte de la personne. Quelle est la différence ? Le « Je » est la synthèse du vivre par expériences vécues, mais le SENS de cette synthèse est reçu. Ce sens donne une valeur à la conscience de vivre. Si ce sens manque, l’être humain dit : je vis, mais quel est le sens de ma vie ? Donner un sens à vie est le fait de la Personne parce qu’elle est seule capable d’actes intentionnels, c’est-à-dire d’acte raisonnables et volontaires, axés vers des valeurs.


Je vis, mais quel est le sens de ma vie ?

Imposition des mains

Pour comprendre ce que veulent dire les mots « donner un sens », voyons un exemple : un personne concentrée sur un travail intellectuel difficile se gratte la tête, passe et repasse sa main dans ses cheveux : la fonction sensorielle du sens du toucher est certainement activée ; une autre personne – un homme – sent une main féminine passer et repasser sur sa tête et s’amuser avec ses cheveux : la fonction sensorielle du sens toucher, la même que dans l’exemple précédent, est activée, mais s’y ajoute une émotion – espérons – agréable ; une troisième personne est agenouillée devant un évêque ; celui-ci appuie fortement, sans un mot, ses deux mains sur sa tête : la fonction sensorielle du sens du toucher est fortement activée, s’y adjoint peut-être une émotion, différente cependant du deuxième cas, mais quelque chose d’autre s’est passé :

  • Dans le premier cas, il y a eu un simple réflexe ;
  • Dans le deuxième cas, il y a eu un geste affectueux provoquant une émotion sensuelle ;
  • Dans le troisième cas, il y a eu un acte intentionnel, dont la puissance était telle qu’elle a changé l’état de vie de la personne : elle est devenue, à jamais, ministre du Christ.

Dans les trois cas, il y a eu exercice de la fonction sensorielle : l’intellectuel se gratte la tête : acte du toucher ; l’amante caresse les cheveux de son amant : acte du toucher ; l’évêque ne tient pas ses mains élevées, il impose les mains, en vue de transmettre un pouvoir : acte de toucher. Il y a une même fonction du corps et pourtant trois actes différents. Trois actes différents, parce que trois rapports différents au sens : le premier n’a pas de sens, le deuxième a un sens passionnel, le troisième a un sens profondément intentionnel : transmettre le pouvoir d’ordre.

Le sens est donc la relation d’intention que la raison donne à un acte. Cette relation d’intention est la visée d’un bien, bien en soi qui est un bien pour moi, donc une valeur. Lorsque l’être humain s’approprie, dans la conscience du « Je », les fonctions de son propre corps, il agit comme une personne. Il devient capable d’actes par lesquels il prend la responsabilité intentionnelle d’un « Bien » à aimer et à atteindre. Ses actes revêtent un sens axiologique –  ils ont une valeur – qui donne un sens à sa vie. Et cette valeur dépend du Bien que la personne veut atteindre.


L'Acte de la Personne

Seul l’homme, dans la solitude originelle, est capable de s’interroger sur le sens de son corps. L’homme des « origines » – mais c’est le fait de tout homme – se pose une question fondamentale : Qui suis-je ? Cet homme des origines – et c’est le fait de tout homme – est seul. Il est seul, non seulement parce qu’il ne trouve pas, dans le monde des animalia, sa propre ressemblance, mais encore parce qu’il ne trouve pas l’autre, Dieu présentant Ève à Adamle face à face qui lui permettrait de se dire qui il est ! « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Il lui faut une aide assortie ! (Gn 2, 18-19). Cette aide, sortie elle aussi des mains de son Créateur, voilà qu’elle est comme lui, elle est « la chair de sa chair » (v. 22). Cependant, elle est autre que lui ; elle n’est pas son reflet, « elle sera appelée femme ». Deux corps se reconnaissent, deux vivre différents surgissent, deux personnes se regardent. Ce point, que Jean-Paul II analyse de façon dramatique en commentant le livre de la Genèse, touche non seulement l’homme des origines, mais tout homme. L’identité sexuelle est la plus fondamentale ; l’altérité sexuelle définit l’être humain qui prend conscience de son corps comme un tout, comme un corps propre. La synthèse première qu’opère la conscience, le « Je », touche à tout l’être : « Je suis un homme » ; « Je suis une femme ». Cette féminité, cette masculinité ne sont pas que la reconnaissance des éléments biologiques. Toute la personne se définit, dans son existence, comme homme ou comme femme.

Quelle est le sens de cette sexualité qui touche non seulement le corps, mais la personne ?

Reprenons, avec Jean-Paul II, la lecture de la Genèse. Au plus intime d’eux-mêmes, au centre spirituel d’eux-mêmes, l’homme et la femme se voient dans leur complémentarité sexuelle, dans leur altérité réciproque. L’homme et sa femme savent qu’ils ont répondu à leur question : homme et femme, ils sont, dans la reconnaissance des valeurs sexuelles de leur corps, nécessaires à la plénitude de l’Image de laquelle ils tirent leur ressemblance. Ils sont Image de Dieu parce qu’ils sont d’abord homme et femme. La sexualité est ici constitutive de l’Acte de la personne, de son acte le plus profond et le plus plénier, de sa valeur spirituelle la plus intégrale, celle qui est appelée à donner le sens le plus fort et le plus grave à toute leur expérience de vivre. La découverte de la sexualité du corps est nécessaire à la conscience du « Je » comme Image de Dieu. Elle est essentielle à la conscience d’être une Personne. Tant qu’ils regarderont leur corps sexué dans cette vision intégrale, « ils seront nus l’un devant l’autre, l’homme et sa femme, et n’en auront point honte » (v. 26).


« Le véritable sens humain de la fonction sexuelle
est la communion des personnes entre mari et femme »

De quoi parle-t-on ici ? De la fonction sexuelle ? Oh que non ! La Parole nous parle du centre le plus spirituel de l’être humain, de sa personne. Elle nous dit, cette Parole, que si l’homme et la femme ne sont pas des animaux, ce n’est pas parce qu’ils ont des corps dont ils ne trouvent aucune ressemblance dans le monde ambiant – créé – mais parce qu’ils sont porteurs, au centre le plus profond d’eux-mêmes, dans leur monde intérieur, d’une signification plus intense. Ils sont le fruit de l’intention du Créateur de les élever à la possibilité d’un vivre par lequel ils deviendront don radical et généreux d’eux-mêmes, semblables, malgré les limites de leur chair, à Sa vie intime et Trinitaire. Et ce vivre, ils l’atteindront s’ils deviennent mari et femme, dans leur corps fait de chair, en utilisant la fonction sexuelle de leur corps, mais en lui donnant son véritable sens humain : la communion des personnes. Dans le regard mutuel qu’ils portent sur leur corps propre, corps charnel, corps organique, corps intégral avec toutes ses membres et tous ses signes sans oublier les signes génitaux, ils se voient dans leur vraie signification : leur corps est revêtu d’une signification conjugale16.


Vision partielle et idéalisée de la sexualité ?

La valse, sculpture de Camille CLaudel

Cette Théologie du Corps – je n’en ai analysé que les concepts du tout début – est-elle partielle et idéalisée ? Bien sûr que non ! D’une part, elle ne met pas la fonction sexuelle entre parenthèse, elle ne la sublime pas non plus. La fonction sexuelle reste ce qu’elle est avec toute ses exigences. Jean-Paul II ne pense absolument pas que les époux chrétiens doivent s’unir comme des « anges », lesquels d’ailleurs n’ont pas de sexe. D’autre part, elle intègre cette fonction sexuelle dans la plénitude de son sens humain. Penser, dire et proclamer que la fonction sexuelle n’a d’autre sens que celui de la recherche du plaisir, qu’elle ne comporte rien d’autre qu’une complicité charnelle, qu’elle est faite pour apporter à l’homme et à la femme quelques moments agréables, voilà ce qui est partiel et déshumanisant. Partiel parce qu’il ne s’agit que d’une fonction du corps, déshumanisant parce que cette fonction est coupée de l’intégralité de son sens. Lorsque l’homme et la femme ne vivent plus, dans toute leur vie, comme des personnes mais seulement comme des corps, lorsqu’ils ne se rejoignent pas dans une vraie communion, dans leur « centre spirituel et intérieur », ils retombent vite au niveau du monde des animalia.

C’est le drame de l’humanité, ce drame que Jean-Paul II analyse avec tant de puissance et de force dans la deuxième partie de ses catéchèses : l’homme historique, l’homme de la concupiscence. Mais nous savons, comme chrétiens, que nous pouvons échapper à cet ethos de la désespérance. L’ethos de la Rédemption nous ouvre des perspectives qui n’abolissent pas la sexualité. Vivre comme des personnes humaines, créées à l’image de Dieu, n’est pas une aberration de la nature. À l’homme et à sa femme qui se laissent pénétrer de cet ethos est promis l’accomplissement d’une véritable joie : ils deviendront un dans une seule chair. Certes, le cœur humain est sollicité par cette exigence. Faut-il désespérer du cœur humain, l’accuser, le soupçonner de faiblesse, le condamner à ne vivre qu’à des niveaux où il s’abaisse ? Jean-Paul II n’a pu s’y résoudre et nous ne pouvons pas non plus nous y résoudre, car cela signifierait entrer dans la logique du serpent. À nous, à notre liberté de choisir la victoire de la Croix.


Aline Lizotte


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1 - Thérèse Hargot est l’auteur d’un livre très apprécié par nos sessionnistes : Pour une libération sexuelle véritable, éd. François-Xavier de Guibert, 2010.

2 - Blog de Thérèse Hargot : « Quand la théologie du corps provoque les mêmes effets... »

3 - George Wegel, Jean-Paul II, témoin de l’espérance, éd. Jean-Claude Latès, 1999. Il écrivait : « L’Église et le monde seront déjà dans le XXIe siècle, et peut-être bien au‑delà, avant que la doctrine catholique ait pleinement assimilé le contenu de ces cent trente audiences générales. Considérée avec toute l’attention qu’elle mérite, La Théologie du Corps pourrait bien marquer un tournant décisif en chassant de la morale catholique le démon du manichéisme et sa condamnation de la sexualité humaine. Bien peu de théologiens ont pris notre incarnation d’homme et de femme aussi au sérieux que Jean-Paul II. Bien peu ont osé pousser l’idée catholique du sacramentel – de l’invisible se manifestant à travers le visible, de l’extraordinaire présent au plus profond de l’ordinaire – aussi loin que lui, lorsqu’il déclare que l’amour don de soi de la communion sexuelle est emblématique de la vie intérieure de Dieu. Bien peu ont osé proclamer que "la sexualité humaine est bien plus élevée qu’on ne l’imagine". Bien peu ont montré de manière plus persuasive que la structure dramatique de la vie morale confère sa force à l’éthique de la vertu et nous entraîne bien au-delà de la moralité obsédée par les tabous des "progressistes" aussi bien que des "conservateurs" ».

Cinq livres recommandés

4 - Voir Christopher West, Theology of the Body for Beginners, Good News About Sex & Marriage ; Oliver Florent, Ne gâchez pas votre plaisir, il est sacré : Pour une liturgie de l’orgasme (Presses de la Renaissance).

5 - Entre autres : Mary Healy, Men & Women from Eden (Servant books) ; Anthony Percy, Theology of the Body made simple (Gracewing Publishers) ; Sam Torode, Body and Gift, (Philocala Books) ; David Hajduk, God’s plan for you, Theology of the body for young people (2006, Pauline Books and Media).

6 - Voir sur le blog : « Quand la théologie du corps provoque les mêmes effets... »

7 - Cf. Wikipedia.org

8 - S.Th., Ia-IIae, q.38, a.5 ; Aristote, Éthique à Nicomaque, L. VII, 1154 b13.

9 - Gaudium et Spes, 49, 2.


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