Vincent Peillon, l’épigone de la religion laïque titre La Newsletter
Éditée le
6 novembre 2013
Vincent Peillon,
l’épigone1 de la religion laïque
Vincent Peillon et la place de la République

Le ministre de l’éducation l’annonce partout : « Il faut que la religion catholique disparaisse, car elle est l’ennemie des libertés » (voir la vidéo : la religion catholique doit disparaître). Faire disparaître la religion catholique n’est pas une mince affaire et le ministre n’y arrivera que si la France se dote d’une nouvelle religion, celle qu’il appelle la "religion laïque". Le moyen pour y arriver ? L’école ! Seule l’école peut imprégner les enfants de cette religion et former les Républicains de demain. Quand la population française sera majoritairement, dans son âme et sa conscience, formée à cette nouvelle religion, alors la Révolution commencée en 1789 sera terminée et le peuple accédera à une nouvelle liberté, une nouvelle humanité, un véritable bonheur. Mais le grand obstacle n’est pas politique, il est religieux. En son âme et conscience, le peuple français reste toujours un peuple formé, depuis des siècles, par le catholicisme romain. Ce catholicisme-là, qui a trahi l’Évangile de Jésus, est le grand ennemi de la Révolution et des libertés républicaines : il doit donc disparaître, pour que la République naisse.


Lettrine

n fait, Vincent Peillon n’a pas tort ! L’idéal de la Révolution n’est pas l’instauration d’une démocratie, d’un changement de régime politique ni la proclamation des Droits de l’homme, c’est la création d’un homme nouveau. Cet homme que la Révolution doit produire est totalement maître de sa raison et de sa conscience, il n’obéit à aucun principe d’ordre qui lui soit externe et transcendant ; sa seule règle est la liberté morale, à laquelle il voue un culte pénétré de la ferveur et de l’amour qu’une religion met à obéir à son Dieu. Cet homme religieux ne naîtra jamais si la religion catholique demeure. La religion catholique, qui se présente comme une Église, est par nature irréconciliable avec le principe religieux qui anima et continue d’animer la Révolution. Les divers régimes républicains, surtout celui des « libres penseurs » de la IIIe République, tentèrent de s’opposer avec violence à l’Église catholique. Vincent Peillon va beaucoup plus loin. Ce n’est pas l’Église qu’il faut attaquer, l’Institution qu’il faut faire disparaître, c’est son âme, son souffle, son énergie, ce qui la fait vivre : la religion qui l’anime et dont elle se prétend la servante, la religion qui ne la relie qu’à elle-même et qui spolie les consciences et les âmes de leur liberté.

On ne peut pas dire le contraire, Vincent Peillon est donc très conséquent avec ses propres principes. Pour changer l’homme, il faut changer son cœur. Pour faire de l’homme un Républicain selon l’idéal de la Révolution, pour qu’il puisse donner son cœur au dieu laïque, il faut détourner son cœur du dieu catholique. Et le terrain de la guerre est tout trouvé  : l’École.


Les principes de Vincent Peillon

Proclamation de la Constitution

Au début de l’une de ses dernières œuvres sur la Révolution française, François Furet2 écrit : « À la différence de la Révolution anglaise, la Révolution française a tué non seulement le roi de France, mais la royauté. En ce sens, même si les Conventionnels n’ont fait que transformer en tragédie nationale ce que le dernier siècle de l’absolutisme avait déjà inscrit au chapitre de l’inévitable, ils ont au moins accompli ce qui était leur but : arracher la royauté de l’avenir de la nation3 ». Arracher la royauté de l’avenir de la nation, c’est beaucoup plus que changer de régime de gouvernement politique ; c’est détruire, dans la société politique, la notion d’un principe d’ordre social, que le chef de l’État doit représenter de façon transcendante. C’est refuser que l’autorité politique ait un autre fondement moral que la seule volonté du peuple. En ce sens, la Révolution française a été un succès : aucun des gouvernements qui ont succédé à la 1ère Constituante n’a pu s’appuyer sur un Chef d’État ayant l’autonomie nécessaire vis-à-vis du législatif. Il en a résulté un série de constitutions dans lesquelles on a essayé, sans bien y réussir, de donner à l’exécutif une certaine force qui ne trahisse rien des principes moteurs de la Révolution : l’abaissement de l’autorité personnelle et la haine de l’aristocratie ou des élites sociales.

Vincent Peillon fait à peu près le même raisonnement, sans en donner les mêmes causes : si la Révolution française semble avoir partiellement échoué, si elle n’a pas su arracher du cœur des Français cette nostalgie d’un principe d’ordre, ce soupir vers un chef qui gouverne au nom d’un principe transcendant les seuls désirs du peuple, c’est qu’elle s’est contentée de tuer le roi. Il aurait fallu qu’au plus profond elle arrache de l’âme de la France la notion d’un Dieu transcendant, créateur et maître du monde, et qu’elle le remplace par un autre dieu : un dieu républicain, un dieu laïque. Si elle n’a pas pu le faire, c’est que se dressait face à elle un ennemi irréductible : la religion catholique.


« Selon Peillon, la Révolution a en partie échoué
car elle n'a pas réussi à arracher de l'âme
de la France la notion d'un dieu transcendant »

Dans son livre La Révolution française n’est pas terminée4, Vincent Peillon élabore une sorte d’inventaire, une anthologie des penseurs de la IIIe République. Pourquoi la IIIe République ? Parce qu’elle semble, après l’échec de Révolution de 1848, établir la Révolution française dans la durée et la stabilité. 1848, c’est la fin de la Monarchie de Juillet, la proclamation de la IIe République, cette République des Libertés dont Louis-Napoléon Bonaparte devint le Président, Louis-Napoléon Bonaparte présidentélu au suffrage universel et, quatre ans plus tard en 1851, rétablissant l’Empire par un coup d’État plébiscité. Après le désastre de Sedan, le 1er septembre 1870, Gambetta proclame la IIIe République du balcon de l’Hôtel de Ville de Paris. C’est l’heure des Républicains. La République devient le gouvernement stable et incontesté de la France moderne. Mais quelle sera cette République ? Celle des Jacobins ? Celle du positivisme d’Auguste Comte, prolongement du Saint-Simonisme et continuée par Littré ? Celle du théisme de Jules Ferry, du personnalisme de Renouvier, du socialisme de Pierre Leroux et de Louis Blanc, de Proudhon qui penche vers l’internationalisme ? Sera-t-elle marxiste ? Pour Peillon, trois écoles se disputent la primauté : libérale, positiviste, marxiste. Trois écoles et trois échecs car, dit-il, entre « l’égalité et la liberté, l’articulation par la fraternité demeure un impensé de la tradition politique française5 ».

La république libérale est celle de la bourgeoisie. La république égalitaire est celle du socialisme, incapable d’expurger la violence qu’il contenait à sa source. Reste la république fraternelle, la seule qui doit faire le pont entre libéralisme et socialisme. Comment penser cette république fraternelle ? Dans l’union de la liberté et de l’égalité, mais avec quelque chose en plus. Quel est ce plus ?

Une république vraiment libérale n’est pas celle que l’excès du libéralisme avait développée, mais celle où intervient la puissance de l’État pour maintenir la justice. Seul, nous dit Vincent Peillon, un État républicain est capable de promouvoir la justice en sauvegardant la liberté car, seul, il peut favoriser « l’émancipation de l’individu »6. Un individu qui aurait des comptes à rendre à Dieu n’est pas émancipé, il n’est pas libre, il ne peut pas être juste envers lui-même et les autres. De même, une vraie république sociale ne peut établir, au nom d’une solidarité de classe, de devoir rendre des comptes à la société, car la personne est plus que la société. Le vrai socialisme n’est pas une solidarité, mais une fraternité. La fraternité « vaut mieux que la solidarité » parce qu’elle « renvoie à un devoir librement reconnu, à une obligation que l’individu reconnaît par lui-même et de lui-même7 ». Il y a donc un vrai libéralisme qui n’est pas égoïsme ; un vrai socialisme, qui n’est pas totalitarisme. Ce qui garantit leur « vérité », c’est la fraternité.

Tableau : insurgés de la Seconde République

La seule association des individus formant un Contrat social ou un Grand-Être, comme le voulaient Rousseau ou Auguste Comte, ne crée pas la fraternité. Ce positivisme élimine tout sentiment, tout élan du cœur, il se contente d’être aussi froid que l’est la formule mathématique à laquelle la science réduit l’univers. Ce positivisme social est celui de Littré : « Sa République positiviste est d’abord une République scientiste8 ». Seule une religion peut apporter à l’homme la fraternité, seule elle peut arriver à les faire vivre ensemble en s’aimant.Seule une religion peut apporter à l’homme cette transcendance qui habite la contingence, cette spiritualité qui exhausse sa liberté aux delà de ses limites vers un horizon infini, ce sentiment qui touche les cœurs et les âmes. Où est-elle cette religion ? « Elle n’est pas une religion du Dieu qui se fait homme. Elle n’est pas davantage d’ailleurs une religion de l’homme qui se fait Dieu. Elle est une religion de l’homme qui a à se faire homme dans un mouvement sans repos9 ».


« Le maintien de la fraternité ne passerait pas
par la disparition de la religion
mais par l'édification d'une nouvelle religion laïque »

Cette nouvelle religion est celle qu’Auguste Comte, Littré, Durkheim auraient voulu édifier. C’est celle qu’auraient voulue Edgar Quinet, Jules Michelet, Jean Jaurès, Benoît Malon. Elle est aussi bien un refus de l’individualisme que de l’étatisme ; elle est recours à l’association comme médiation entre liberté des modernes et liberté des anciens ; elle est articulation de la liberté et de l’égalité. Mais elle est plus que cela : c’est la création de la religion de l’Humanité10. Pour se constituer, cette religion a besoin d’un certain nombre de paramètres : premièrement, que l’ancienne religion – la religion catholique, mais plus largement toute forme de religion révélée – devienne l’anti-religion. Deuxièmement, que disparaissent dogmes, prêtres, cultes, théorie du Peuple-Messie, de l’Humanité-Messie, toute cette « bimbeloterie théocratique » qui appartient à l’ancienne religion. Faire disparaître cette bimbeloterie, c’est précisément faire la Révolution de la Religion, que la Révolution française n’a pas faite, et c’est sa faiblesse. Mais pour que l’ancienne religion apparaisse comme l’anti-religion il faut en faire la critique ; il faut démontrer que, étant contre la liberté de la conscience, elle détruit dans la personne humaine son élan spirituel profond en la soumettant à une autorité extérieure : un Dieu transcendant. C’est cela que la Révolution française n’a pas fait, se contentant de persécuter l’Église.


Les maîtres de Vincent Peillon

Dans son livre Une religion pour la République. La foi laïque de Ferdinand Buisson11, on découvre quels sont les maîtres de Vincent Peillon. Le principal est Ferdinand Buisson112 dont la figure, dans le monde francophone, s’attache surtout au Protestantisme libéral et à la réaction qu’il engendre dans ce milieu : le Revivalisme, qui perdurera dans le mouvement évangélique.


Les Lumières

L'encyclopédie de Diderot

Le mouvement philosophique que l’on peut nommer la Philosophie des Lumières n’est pas né en France, mais en Angleterre et en Allemagne. Cependant, l’affrontement frontal eut lieu (et a toujours lieu) principalement en France. Pour les tenants français des Lumières, Rousseau, Voltaire, Diderot, les Encyclopédistes, etc, la religion catholique est l’ennemie de la raison et de la liberté. En réalité, cette inimitié a été le fait d’un pays « catholique ». En Angleterre, Écosse, Allemagne, les Lumières ont été accueillies beaucoup plus comme alliées du protestantisme que comme ses ennemies13. Mettant l’accent sur l’autonomie de la raison, le libre examen, la liberté de la conscience, le doute systématique, elles illustraient ce que Martin Luther avait semé. Mais Luther n’avait pas (ou pas voulu) semé l’athéisme, la négation des mystères de la foi, le rejet de la divinité de Jésus-Christ, ni même l’autorité morale de loi. Ce que Luther n’a pas voulu faire, ses héritiers l’ont fait, et ce fut principalement le cas du Protestantisme libéral.


« D'après les tenants français de la Philosophie des Lumières,
la religion catholique est l'ennemie de la raison et de la liberté »

Le protestantisme libéral

L’histoire du Protestantisme libéral présente, à l’intérieur du protestantisme, un cas curieux. Luther, en faisant de la foi seule la condition du salut, repoussait l’Église dans l’invisible des consciences personnelles. En supprimant presque tous les signes visibles d’une communion des croyants, monastères, confréries, marques extérieures de dévotions, toute cette pieuserie médiévale qui donnait la nausée à Érasme, il refermait la recherche de Dieu sur la seule lecture rationnelle de la Bible laissée au libre examen. Peu à peu, l’habitude se prit de faire de la religion une affaire personnelle. La communauté devint moins importante que la recherche intime de Dieu. Sauf que l’âme spirituelle ne se nourrit pas que de « raison », elle a besoin de partage, d’une communauté fraternelle dans laquelle elle se sente en unité de foi. Le protestantisme rationnel avait voulu mettre la mystique à la porte, mais la mystique a fait irruption chez lui par la fenêtre. Ce fut l’origine des mouvements du Réveil. Ce dernier commence, avant le Pentecôtisme, avec le Piétisme luthérien, le Méthodisme14, les Quakers15. Tous ces mouvements contestaient la liturgie grandiose de l’Église d’Angleterre au profit d’une recherche d’intimité avec Dieu.

En Allemagne, le « réveil » fut l’aboutissement d’un autre chemin. Il commença avec Hermann Samuel Reimarus (1694-1765) par la « quête du Jésus historique » ou Jésus pré-pascal, contre le Jésus de la foi ou post-pascal. Il continua avec plusieurs exégètes et théologiens, dont le principal fut sans doute David Friedrich Strauss, qui publia une Vie de Jésus (1835-1836) dans laquelle il rejetait la position traditionnelle selon laquelle les Évangiles donnent l’exactitude historique de la vie de Jésus16. À cette recherche d’exégèse se joignirent des positions philosophiques et théologiques. Un courant allant de Schleiermacher17 à Adolf von Harnack18 et qui s’arrêta – s’il s’arrêta – avec Karl Barth, engendra ce protestantisme libéral. Si, en effet, le Jésus de la foi est différent du Jésus historique, qu’est-ce qui fonde notre certitude de foi sur Jésus et surtout qui est, pour nous – pour moi – le Jésus de la foi ?


Le romantisme de Schleiermacher

Schleiermacher part de la personne historique de Jésus, qui est au-delà de toutes les contingences ou de tous les obstacles que peuvent faire surgir les études critiques du texte littéral des Évangiles : peu importe le moment précis de la guérison de l’aveugle de Jéricho ou le lieu précis du sermon sur les Béatitudes ! ernst SchleiermacherSelon lui, la personne historique de Jésus n’est pas constituée par l’exactitude des faits vérifiables de sa naissance, de sa vie, de sa mort, c’est l’archétype de la rencontre de l’humain et du divin. Jésus est historique, non parce que l’on peut raconter son histoire comme on le ferait pour n’importe quel grand personnage, Napoléon par exemple, mais parce qu’il est toujours présent dans l’histoire empirique – observable – des hommes. Il est présent à titre de modèle parfait de la conjonction de l’humain et du divin, à titre d’archétype. Il n’appartient pas au passé !

Ce modèle parfait ne nous est pas donné dans une théorie abstraite : il n’est pas définissable par des concepts métaphysiques. On ne saisit rien du Christ quand on parle d’une seule personne en deux natures, ni même quand on en fait un Logos. En Christ, dira Ritschl, disciple de Schleiermacher, Dieu apparaît comme une personnalité. La personnalité du Christ, son essence, révèle pour tout homme, même imparfaitement, une conjonction possible de l’humain et du divin. Cette personnalité est donnée gratuitement à une conscience croyante. Elle existe en elle à la manière d’une Idée platonicienne. À la manière de cette Idée, elle se réalise aussi, plus ou moins parfaitement, dans l’histoire des hommes. Car le croyant, si pieux soit-il, vit selon les lois d’une existence empirique : il a un corps physique, une affectivité psychique, une vie sociale. Lorsque cette existence empirique, déterminée par un espace et un temps, est traversée par la présence historique, archétypale, de Jésus, cet homme est un croyant, il a la foi. Par la foi, il possède cette présence idéale de Jésus et ses actes empiriques, humains, reçoivent l’empreinte du divin. Son existence d’homme devient ainsi une existence chrétienne. Elle participe du modèle parfait : l’essence du Christ.

Ainsi, quelles que soient les formes de l’histoire des hommes, de leur existence biologique et sociale, le Jésus de l’Histoire est toujours là comme réalisation plus ou moins parfaite de son archétype. Mais comme cela se réalise par la Foi, ce Jésus de l’Histoire est aussi le Jésus de la foi. C’est toujours le même élan qui traverse l’histoire et ce mouvement, par lequel l’âme spirituelle goûte le divin, ne peut avoir qu’une causalité divine : la personne idéale de Jésus19.


L’influence de Adolf von Harnack

Adolf von Harnack reprendra le même thème, mais d’une façon plus magistrale. Ce célèbre professeur d’histoire ecclésiastique avait prononcé une série de seize conférences en 1899-1900 à l’Université de Berlin, devant un auditoire de 600 étudiants. Ces conférences, publiées en mai 1900 à Leipzig sous le titre L’Essence du Christianisme, connurent un succès foudroyant : cent mille exemplaires vendus en dix ans, plus de 70 éditions et 15 traductions en langues étrangères.

Adolf von Harnack

Harnack emploie deux concepts, qu’il oppose dans un jeu dialectique tiré de Kant et même de Hegel, pour marquer ce qu’il appelle l’Essence du christianisme : le noyau et l’écorce. Le noyau, ou l’essence morale20, c’est le message de Jésus, constitué non seulement par sa prédication, mais aussi par ses actes, et surtout par son comportement avec ses disciples – l’archétype de Schleiermacher. Le noyau est constitué surtout par l’attrait du divin qui émane de sa personne, attrait recueilli par l’homme intérieur, et qui forme la base du sentiment religieux21. L’écorce, ce sont les diverses formes que prendra ce message au long de l’histoire des hommes, au travers desquelles le Christianisme se manifeste selon son histoire chronologique : la vie terrestre de Jésus, les temps apostoliques, la période hellénistique de la définition des dogmes, la Réforme.

Le message de Jésus tel que nous le donne l’Évangile s’inscrit dans sa concrétion dans un lieu et un temps qui ne sont plus les nôtres. Si l’on s’en tient à cela, c’est un message dépassé, qui a disparu22 avec la disparition de l’Église primitive. L’homme intérieur, l’homme religieux, au contraire, doit recueillir ce message de Jésus et le vivre comme homme historique, c’est-à-dire selon des formes toujours nouvelles qui parlent à son cœur, et non comme un programme théorique et pratique qui commande l’action. Ce message de Jésus contient trois thèmes principaux : le Royaume de Dieu et sa venue ; la Paternité de Dieu et la valeur infinie de l’âme humaine qui en découle ; le commandement d’amour du prochain et la conception d’une justice supérieure23. Le Royaume de Dieu, c’est la puissance de Dieu qui envahit le cœur de l’homme, qui établit une communion intérieure avec lui, qui, en lui donnant l’expérience de cette intimité, lui apporte la certitude que ses péchés sont pardonnés24.


« Selon Von Harnack, l'homme n'a aucune
vérité absolue qui puisse le guider »

Ce Royaume, l’homme intérieur doit, dans les conditions empiriques dans lesquelles il vit, le traduire de façon toujours nouvelle, car les conditions de vie sont changeantes. Il ne peut prendre appui sur l’Évangile dans son texte littéral pour faire cette œuvre, car le texte littéral le renvoie à une forme dépassée. La foi, par laquelle il est en communion avec Dieu, doit lui suffire. Il doit être un homme de foi qui croit à la réalité vivante de Dieu, au Père qui pardonne et à l’infini de l’âme ou de l’esprit. Jésus est un exemple, un paradigme, un souffle qui l’anime. Cet homme doit, lui aussi, être un créateur : les difficultés paradoxales dans lesquelles, historiquement, il vit son humanité, c’est à lui de les résoudre. Il a une raison qui peut lui dicter où est son devoir ; une foi qui peut l’inspirer ; mais il n’a aucune vérité absolue qui puisse le guider. Or justement, dira Harnack, l’Église officielle du catholicisme romain, « avec ses prêtres, son culte, avec tous ses vases sacrés, ses vêtements sacerdotaux, ses saints, ses images et ses amulettes, avec ses jeûnes et ses fêtes, n’a absolument rien à voir avec la religion du Christ. Tout cela ce sont des lambeaux de paganisme raccrochés à quelques idées évangéliques ou plutôt, c’est le paganisme qui a absorbé l’Évangile »25. Dans l’Église catholique l’écorce demeure, le noyau est mort.

Ce petit livre, « dense et riche, aisé à lire et difficile à bien entendre »26, a été l’une des sources principales du Protestantisme libéral. C’est de ce protestantisme que se réclame Ferdinand Buisson, le maître à penser de Vincent Peillon.


Les thèses de Ferdinand Buisson

Ferdinand Buisson

Cependant, Buisson ne puise pas aux seules sources du rationalisme et de l’idéalisme allemands. Il a aussi d’autres maîtres, dont Ernest Renan. La Vie de Jésus, exposition romantique et libérale d’un certain nombre de récits évangéliques, s’ouvre sur cette description de l’enfance et de la naissance de Jésus : « Jésus naquit à Nazareth, il sortit des rangs du peuple [c’est-à-dire qu’il n’était pas de la lignée de David]. Son père Joseph et sa mère Marie étaient des gens de médiocre condition, des artisans vivant de leur travail ». « Par ces trois phrases, écrit David Gowler, Renan rejetait la naissance de Jésus à Bethléem, sa descendance davidique et deux piliers de l’orthodoxie chrétienne : la naissance virginale et l’Incarnation »27. Le livre fut extrêmement populaire, œuvre d’un imaginaire romantique puissant. Il mettait en avant l’une des idées du sentiment religieux de l’époque : l’avancée du Royaume comme horizon de la divinisation de l’homme.

Le protestantisme libéral pénétra en France grâce à Auguste Sabatier (1839-1901), qui fonda en 1877 avec Frédéric Lichtenberger la Faculté de théologie protestante de Paris, dont il devient professeur, puis doyen en 1895. Sabatier a beaucoup inspiré Buisson, mais il ne fut pas sa seule source. Ferdinand Buisson s’attacha à Sébastien Castellion, dont la vie et la pensée furent le sujet de sa thèse de philosophie. Quelle est l’importance de cet homme obscur de la Renaissance, né en 1515 à Saint-Martin-du-Fresne, mort en 1563 à Bâle ? D’abord disciple et protégé de Calvin, Castellion Sébastien Castellions’en dégagea peu à peu, d’une part en raison de sa théologie et, d’autre part, de façon publique et remplie de colère quand le maître, en 1553, fit condamner Michel Servet au bûcher pour hérésie anti-trinitaire. Castellion accusa Calvin d’intolérance infâme : « Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. » écrit-il.

Castellion fut le premier à exercer un jugement critique sur les principes fondamentaux du calvinisme, en particulier sur la prédestination. Or, pour Buisson, le principe même de la liberté religieuse, de toute libre pensée, c’est le pouvoir, propre à la conscience, de rompre avec toute autorité doctrinale. Il y a, dit Buisson, deux façons de concevoir le protestantisme : la première se contente de rejeter l’autorité du pape et de secouer le joug de cette autorité abusive ; la deuxième est de pousser jusqu’au bout la critique de la raison et de mettre en question tous les articles d’un quelconque credo. « Quiconque accepte un credo, qu’il soit en vingt articles ou en un, renonce à être un libre penseur pour devenir un croyant, c’est-à-dire un homme qui nous prévient qu’à un moment donné il cessera d’user de sa raison pour se fier à une vérité toute faite qu’il ne lui est pas permis de contrôler »28. Or Sébastien Castellion avait déjà pris ce chemin de la critique à l’aurore du protestantisme, du moins du protestantisme de Calvin.

Cependant, la critique de Buisson ne se cantonne pas aux seules thèses de Castellion contre Calvin. Ce sont toutes les vérités du christianisme, depuis la Création jusqu’aux principes dogmatiques définissant la personne du Christ, et même le mystère trinitaire, qu’il rejette. L’âme libre n’admet aucune vérité de foi, aucun dogme. Admettre une vérité parce qu’elle serait révélée est une absurdité. Cela va contre la dignité spirituelle de la raison. Mais que reste-t-il à cette âme spirituelle, à cette raison ? Organiser les conditions empiriques de l’existence ? N’est-elle condamnée qu’au matérialisme, à l’empirisme, au positivisme scientifique ?


« Ferdinand Buisson affirme que la liberté morale
de l'âme consiste en l'amour de tous les hommes
au nom d'une fraternité universelle »

Fidèle aux grands principes de Kant, qu’il comprend dans les vapeurs de Schleiermacher et de Harnack, Buisson répond : l’âme a la liberté morale : celle d’avancer vers un amour de tous les hommes au nom d’une fraternité universelle. « Jésus nous a communiqué son esprit en déposant dans les profondeurs de notre âme un principe nouveau, la foi, c’est-à-dire une puissance intime qui nous fait agir, qui institue dans chaque homme un homme nouveau. Régénérés par cette Révolution intérieure de la conscience, nous nous attachons de toutes nos forces à "Dieu, c’est-à-dire au Bien" et notre vie entière n’a plus d’autres buts possibles que celui que lui assigne Jésus : l’amour de Dieu (i.e. du Bien) et l’amour de nos semblables »29. Et Vincent Peillon de poser la question : ce projet grandiose, est-il encore le projet d’une religion ? Ou le projet « d’une grande franc-maçonnerie au grand jour », selon la question que Buisson posait lui-même à Victor Hugo dans une lettre qu’il lui adressait le 10 juillet 1869 ?30

C’est là la pensée de Ferdinand Buisson, et Vincent Peillon y souscrit totalement. Mais la question demeure : en quoi ce projet de fraternité universelle est-il une religion ? Pourquoi n’est-il pas uniquement un humanisme ? Une anthropologie ?

Premièrement, cette fraternité se donne comme un idéal moral qui « s’inspire des Évangiles et de la figure de Jésus qui est, avant tout, une figure morale »31. C’est la nudité de l’idéal moral : ni Dieu, ni révélation, ni théologie, ni dogmes, ni maître, ni croyance. Rien ! Seule la conscience pure, maîtresse de sa propre vérité, et qui la justifie selon sa propre cohérence, dans la mesure où elle accomplit son devoir d’homme. Un peu froid pour une religion, non ? Aussi, nous dit Peillon, Buisson est-il obligé de préciser : on peut appeler laïque cet idéal moral parce qu’il refuse toute transcendance spirituelle. Pourquoi peut-on l’appeler religion ? Parce qu’il s’inscrit dans la nature religieuse de tout homme32. L’homme a une nature religieuse parce que tout homme est capable d’une émotion, d’un sentiment intense – religieux – face aux trois figures du Vrai, du Beau et du Bien33. Ainsi la libre pensée protestante libérale a-t-elle dépouillé la religion de tout ce qui la souillait – un Dieu personnel, un Christ Dieu, un Sauveur de l’homme – pour la restituer purifiée à l’homme, lui rendant ce qui doit lui appartenir en propre : l’émotion religieuse. Il n’y a, dit Buisson, « qu’une religion, c’est la religion de l’esprit aspirant à remplir sa fonction d’esprit, à savoir le vrai, à aimer le beau et à faire le bien, ce dernier terme pouvant résumer les deux autres »34.


L’école, le creuset de la foi républicaine

L'école communale

Ce que Vincent Peillon aime dans la pensée de Buisson c’est que, si elle est spiritualiste, elle est aussi politique. Elle apporte à la République issue de la Révolution la troisième dimension qu’elle n’avait pu vraiment mettre en œuvre : la fraternité. Cette foi laïque doit rendre la République fraternelle ! Ferdinand Buisson a créé une Religion pour la République !

Une religion doit pouvoir, au moins, engendrer le sentiment du divin. Ce sentiment religieux expurgé de toute référence dogmatique doit être inculqué par l’école. C’est l’école35 qui doit apprendre à l’enfant le devoir que lui enseigne la morale kantienne, tout en lui donnant ce sentiment du divin et de l’infini de l’esprit qui l’habite : là est sa mission éducatrice, si différente de l’instruction des vertus à pratiquer. Il faut apprendre à l’enfant à se laisser saisir par le sentiment de l’infini. Et où le saisirait-il mieux que dans la prière ? La prière est « l’élan de l’âme vers Dieu, c’est l’effort suprême de la pensée, de la volonté, s’élevant à une hauteur que l’humanité peut atteindre, mais ne peut soutenir »36.


« Peillon voit en l'école le lieu où doit être enseigné
le sentiment du divin expurgé de toute référence dogmatique »

Quelle est cette hauteur ? Le sentiment de l’Infini qui doit saisir l’homme lorsqu’on lui aura montré que les horizons d’un Dieu personnel, d’un Christ incarné et Rédempteur, ne sont que des mirages aliénants ! Lorsque le Dieu personnel aura disparu, il restera à l’homme l’Infini ! « C’est pourquoi, dit Peillon, la religion laïque que Buisson revendique pour le régime républicain est celle qui, dès l’école – serait-ce sous l’espèce de la morale laïque – éveille au fond de l’âme de nos enfants l’étincelle sacrée, continue à leur faire adorer de Dieu non le mot mais la chose et à mettre chacun d’eux, tous les jours de sa vie, face à face dans le secret de son cœur et de sa conscience, en contact vivant avec le divin »37. Cette religion laïque consiste alors à « créer Dieu ». L’homme, animal religieux, est image de Dieu, puisqu’il est lui aussi son créateur. Cette religion est la religion de toutes les religions, la religion universelle, elle touche tous les hommes et les touche par le cœur. « À travers le Christ, ce modèle moral que nous devons imiter, nous sommes convoqués à un mouvement particulier et central, celui d’introduire l’infini dans le fini, le surnaturel dans le naturel (...) la fonction de Jésus, pour Buisson, est de nous convoquer au "surnaturel moral", d’"introduire" du divin dans l’homme, de l’infini dans un être fini »38.


On ne s’y attendait pas...

Non, on ne s’attendait pas à ce qu’un homme du XXIe siècle, agrégé de philosophie et ministre de l’éducation, ne se soit pas dégagé, dans sa pensée personnelle, de la conception religieuse du romantisme libéral du XIXe siècle. Car, si respectable que soit Ferdinand Buisson, très engagé auprès des orphelins mais surtout très présent sur la scène politique nationale et internationale, ce directeur général de l’enseignement primaire nommé par Jules Ferry est bien un homme de son temps. D’une part il est de la Belle époque, celle où l’on croyait, dans la mouvance du darwinisme, du positivisme scientifique, de la naissance des sciences humaines, à la bonté innée de l’homme et aux possibilités infinies du progrès humain. D’autre part, il partage avec les libres penseurs de son temps une ignorance caractéristique de la véritable nature du christianisme – catholique ou protestant. La culture de Buisson en matière de connaissances et d’histoire des religions est courte ; celle de Vincent Peillon l’est encore plus. On a l’impression, en les lisant, que les seules choses qu’ils ont retenues est ce que leur aurait appris un manuel d’Histoire Sainte à l’usage du cours primaire.

Comment Vincent Peillon peut-il croire à cette émotion religieuse, à cet instinct du sacré qui doit s’emparer du cœur de l’homme bien éduqué par l’école laïque, et qui devrait imprimer pour toujours son cœur dans la recherche du devoir être homme par la pratique des vertus républicaines ? Le XXe siècle ne lui a donc rien fait comprendre ! La fureur « religieuse » de la jeunesse allemande, manipulée et formatée par les discours de Nuremberg, a favorisé la guerre la plus folle de l’histoire et conduit à l’une des plus atroces épurations ethniques de l’humanité, la Shoah ! Quand Magda Goebbels, Goebbels et sa famillel’épouse de Joseph Goebbels, ne pouvant supporter l’idée que le monde serait privé du régime du National-Socialisme, prit la redoutable décision d’empoisonner ses six enfants puis de se laisser tuer par son mari qui la suivit dans la mort, elle pose un acte de ferveur « religieuse » inspirée par une émotion sacrée. Lorsqu’on vit, en Chine, s’ébranler les phalanges maoïstes portant les portraits de Mao grandeur nature, devant une foule qui hurlait son adhésion, on assista à un défilé de ferveur « religieuse ». Et l’on pourrait continuer et parler du Vietnam, du Cambodge, du Laos, de la Bosnie-Herzégovine etc. Le XXe siècle a regorgé d’émotions sacrées et d’actes de folie sanglante. Chacun des leaders a été porté aux nues comme un sauveur du peuple, comme un être où se retrouvait la conjonction de l’humain et du divin ! Et malgré « la bonté native de l’homme », son « instinct religieux », tous ces actes se sont terminés dans les flots du sang des innocents. Tuer des milliers d’hommes pour une cause politique, c’est tuer des milliers d’êtres humains ! Où est la raison de l’homme dans cette folie ?


« Toutes ces idéologies nourries par les libres penseurs
se sont terminées dans des actes de folie sanglante
et le massacre de millions d'innocents »

Et l’on ne trouve pas cela qu’en politique. Les fervents sportifs du foot acclament Zinedine Zidane et ils en font un « dieu ». Les jeunes américains faisaient la queue pour voir et embrasser les marques de sang de la voiture accidentée dans laquelle James Dean39 avait trouvé la mort.

Le massacre des martyrs

Ceux qui ont résisté aux folies sanglantes du nazisme, aux mégalomanies de Pol Pot, aux camps de rééducation de Staline et de Mao, où ont-ils puisé la force de leur courage et de leur martyre ? Dietrich Bonhoeffer40, ce jeune qui découvrit l’existence du christianisme en lisant Schleiermacher et Harnack mais qui fut surtout formé par Karl Barth, où a-t-il puisé sa résistance au nazisme ? Résistance qui l’a conduit à la mort, assassiné, peu avant la défaite allemande, le 8 avril 1945 dans l’enceinte du camp de Sachsenhausen, en Bavière. Il priait chaque jour d’une prière fervente et méditait quotidiennement la Bible41, dans laquelle il retrouvait un Dieu personnel et la personne vivante du Christ, non un archétype ! Citons aussi Titus Brandsma, recteur de l’Université de Nimègue qui défendit les Juifs et fut exécuté à Bernhard LichtenbergDachau en 1942 ; Bernhard Lichtenberg, doyen de la Cathédrale de Berlin qui, ayant assisté à l’un des pires pogroms, « la nuit de cristal » de 1938, priait publiquement pour les juifs chaque jour après les vêpres. Arrêté, torturé, il meurt lors de son transfert à Dachau. Si ces hommes n’avaient cru qu’en eux-mêmes, où auraient-ils puisé l’amour pour donner ainsi leur vie ? L’homme, même civilisé, est un loup pour l’homme. « Là où la vérité de Dieu n’est pas respectée, la dignité de l’homme est également blessée »42.

Mais tous ces chefs du nazisme n’avaient-ils pas été formés par le protestantisme libéral, qui se proclamait créateur de Dieu et revendiquait une liberté de conscience apte à l’émotion religieuse ?

Vincent Peillon est trop jeune pour avoir expérimenté les désillusions des idéologies du XIXe siècle, et trop fanatisé par les théories des libres penseurs de cette époque pour avoir le recul nécessaire pour juger de leur vacuité. On pourrait hausser les épaules et dire que l’on n’a que faire de ces idéologues. Mais Peillon est ministre de l’éducation. C’est à lui qu’est confiée une grande partie des petits Français. Dans les Écoles qui sont directement sous son gouvernement, ces petits Français devraient apprendre cette religion laïque.

Qu’apprendront-ils en réalité ? Une nouvelle religion ? Non ! Ils apprendront à travestir le vocabulaire religieux et à lui faire dire le contraire de ce qu’il signifie dans son sens originel. Ils apprendront que Dieu n’est pas un être personnel, mais eux-mêmes, quand ils se créent dans l’infinité de leur puissance. Ils apprendront que Jésus-Christ n’est pas le Jésus de l’Hstoire, il n’est ni le Fils de Dieu, ni le Sauveur de l’humanité. Il est uniquement un leader moral, qui peut être remplacé par n’importe quel autre qui susciterait un enthousiasme aussi fort et serait à portée de main. Un leader politique fera aussi bien l’affaire s’il a l’auréole du divin ! Ils apprendront que le divin n’est rien d’autre que l’humain porté par l’infini de l’esprit. Ils apprendront que la conscience n’est pas le centre de la personne où elle rencontre Dieu, mais leur propre raisonnement, maître de toutes les valeurs. Ils apprendront que la vérité n’a jamais rien d’absolu, et qu’elle peut toujours s’effacer devant une autre vérité aussi cohérente. Ils apprendront que la seule réalité sociale qui a du poids c’est leur liberté, laquelle en tout et partout doit toujours être souveraine. Ils apprendront que ce que le catholicisme appelle « sacrement » n’est qu’une bimbeloterie théocratique, et que la véritable « transsubstantiation » de la personne, c’est l’École qui la fait : car l’École doit opérer la dépersonnalisation de l’enfant, le dépouiller de toutes ses attaches pré-républicaines afin d’en faire un citoyen nouveau, une nouvelle substance politique. Ils apprendront que la Cité doit être fondée sur la fraternité et que la fraternité consiste à vivre avec des personnes qui pensent pareil, qui ont les mêmes valeurs, qui agissent de la même façon et sont unies entre elles par les mêmes émotions sacrées. Quant aux autres, ils sont à « convertir », à « soumettre » ou à faire disparaître. Ils apprendront que cette fraternité universelle est l’avenir de l’humanité, qu’il faut travailler à son avènement et que la force morale et intellectuelle qui y mène, c’est la franc-maçonnerie. Ils apprendront, enfin, que la Révolution sera terminée quand le monde vivra de cette fraternité-là !

Voilà en quoi Vincent Peillon peut nous inquiéter.


Aline Lizotte


Pour poursuivre l’étude de ce sujet : Pascal Jacob : La Morale chrétienne est-elle laïque ?, éd. Artège, 2012.


Photos : Bundesarchiv / Wikicommons - Gedenkstätte Deutscher Widerstand



10 - Ibid., p. 155.

11 - Vincent Peillon, Une religion pour la République, Seuil, La Librairie du XXIe siècle, janvier 2010.

12 - Ferdinand Buisson (1841-1932) est un homme politique français, cofondateur et président de la Ligue des droits de l’Homme, président de la Ligue de l’enseignement de 1902 à 1906. Figure historique du protestantisme libéral, il refuse de prêter serment au nouveau pouvoir sous le Second Empire et s’exile volontairement en Suisse (1866-1870). Dès 1867, il suit les trois congrès internationaux de la Ligue de la Paix et de la liberté. C’est au dernier congrès à Lausanne, en 1869, qu’il lit un discours sur Le Christianisme libéral. Parallèlement, il tente de mettre en place une Église protestante libérale, faisant appel aux pasteurs Jules Steeg et Félix Pécaut. Voir la suite de sa biographie de Buisson sur Wikipédia.

13 - Cf Diarmaid Mac Culloch, Reformation, Allen Lane, Peguin Books, 2003 (chapitre Outcomes), pp. 698-708.

14 - Le Méthodisme, fondé presque malgré lui par John Wesley, insiste sur une rencontre personnelle avec Dieu et une conversion morale.

15 - Quaker (celui qui tremble) est un surnom ironique que l’on donna à la Société des Amis de la Vérité, fondée par George Fox vers 1650, après que ce dernier, durant un des multiples procès auxquels on l’assigna, fit remarquer à un juge qu’il devrait trembler devant le Seigneur.

16 - Ceux que cette quête intéresse liront avec profit David Growler, Petite histoire de la recherche du Jésus de l’Histoire, Cerf, coll. Lire la Bible, 2009.

17 - Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher (né en 1768 à Breslau, mort en 1834 à Berlin) est un théologien protestant et philosophe allemand.

18 - Adolf von Harnack est né en 1851 à Dorpat, dans la province balte de Livonie en Russie (aujourd’hui Tartu en Estonie). Il est décédé le 10 juin 1930 à Heidelberg. Professeur, docteur en théologie, en droit, en médecine et en philosophie, il est considéré comme le théologien protestant et l’historien de l’Église le plus considérable de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle et comme l’un des plus importants organisateurs de la science prussienne.

19 - Cf, pour approfondir, Hans Urs von Balthasar, La Dramatique divine, II Les personnes du drame : L’homme en Dieu, vol. 2, Les personnes dans le Christ : Le problème de la méthode, éd. Culture et Vérité.

20 - On aura tout intérêt à lire les quelques pages dans lesquelles Émile Poulat résume la doctrine de Harnack dans Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, 3e/ édition, Albin Michel, pp. 46-58.

21 - Adolf von Harnarck, L’essence du Christianisme, traduction nouvelle, Paris, Librairie Fisbacher, 1907, pp. 288-289. Pour ceux qui veulent le consulter, le livre est sur internet : archive.org.

22 - L’essence du Christianisme, op.cit. pp. 20-21.

23 - Ibid., p. 69.

24 - Ibid., p. 82.

25 - Ibid., pp. 287-288.

26 - Émile Poulat, op.cit. p. 56.

27 - David Gowler, op.cit., p. 20.

28 - Ferdinand Buisson, Libre Pensée et protestantisme libéral, op.cit., p. 44.

29 - Ferdinand Buisson, Sébastien Castellion, sa vie, son œuvre (1115-1553), p.181, cité par Vincent Peillon, Une religion pour la République, op.cit. p. 206.

30 - Cf. Peillon, p. 211.

31 - Ibid., p. 214.

32 - Ibid., p. 217.

33 - Ibid., p. 218.

34 - Ibid.

35 - Il faut lire en complément : Vincent Peillon, Refondons l’École, Seuil 2013, principalement le dernier chapitre : L’idéal républicain et la morale laïque.

36 - Ferdinand Buisson cité par Peillon, pp. 226-227.

37 - Ibid., p. 230.

38 - Ibid., p. 276.

39 - James Byron Dean (1931-1955) est un acteur américain. Son interprétation d’un adolescent rebelle et fragile dans le film La fureur de vivre a fait de lui, pour toute une génération, le symbole d’une jeunesse en désarroi. Son décès tragique et prématuré, aux prémices de sa gloire, participe au mythe et à son inscription au panthéon du cinéma américain. Fait unique, il est nommé deux fois à l’Oscar du meilleur acteur à titre posthume ; il compte aussi parmi les rares acteurs (cinq au total) à avoir été nommé dans cette catégorie pour son premier rôle.

40 - Dietrich Bonhoeffer, né le 4 février 1906 à Breslau (aujourd’hui Wrocław), mort le 9 avril 1945 au camp de concentration de Flossenbürg, en Bavière, près de l’actuelle frontière germano-tchèque, est un pasteur luthérien évangélique, théologien, écrivain et résistant au nazisme.

41 - « Ce qui touche chez Bonhoeffer, c’est sa ressemblance avec les Pères de l’Église, les penseurs chrétiens des premiers siècles. Les Pères de l’Église ont mené tout leur travail à partir de la recherche d’une unité de vie. Ils étaient capables de réflexions intellectuelles extrêmement profondes, mais en même temps ils priaient beaucoup et étaient pleinement intégrés dans la vie de l’Église de leur temps. On trouve cela chez Bonhoeffer. Intellectuellement il était quasiment surdoué. Mais en même temps cet homme a tant prié, il a médité l’Écriture tous les jours, jusque dans les derniers temps de sa vie. Il la comprenait, ainsi que Grégoire le Grand l’a dit une fois, comme une lettre de Dieu qui lui était adressée. Bien qu’il vienne d’une famille où les hommes – son père, ses frères – étaient pratiquement agnostiques, bien que son Église, l’Église protestante d’Allemagne, l’ait beaucoup déçu au moment du nazisme et qu’il en ait souffert, il a vécu pleinement dans l’Église ». Taizé, L’actualité de Dietrich Bonhoeffer, in L’actualité de Dietrich Bonhoeffer.

42 - Jean-Paul II durant son homélie pour la béatification de Bernard Litchenberg, le 23 juin 1996.


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