Pourquoi cela est-il arrivé ? titre La Newsletter
Éditée le
25 juin 2013
Pourquoi
cela est-il arrivé ?
Porte fermée d'un monastère

Le 13 mai 2013 le père Thomas Joachim, prieur général des Frères de Saint-Jean, écrivait à toute sa Communauté. C’était juste après le chapitre général, qui a eu lieu du 9 au 29 avril. Il leur fit part, non seulement des conclusions de cette réunion, mais dévoila une nouvelle que tous les capitulaires avaient reçue, dit-il, « avec gravité » : selon des témoignages convergents et crédibles, le père Marie-Dominique Philippe a posé parfois des gestes contraires à la chasteté – sans union sexuelle – à l’égard de femmes adultes qu’il accompagnait, ces femmes adultes pouvant être aussi bien des religieuses que des laïques. À peine sortie, la nouvelle fit le tour de tous les journaux et provoqua une sorte de tsunami médiatique.


Lettrine

yant bien connu le père Marie-Dominique Philippe, ayant même été en opposition avec lui sur certaines de ses conclusions philosophiques, il n’est pas du tout dans mon intention de commenter cette information. Cela ne m’empêche pas de louer le geste courageux du Père Thomas Joachim, ni de reconnaître le charisme personnel du Père Marie-Do. Frère Thomas JoachimÀ l’époque où toute une partie de la jeunesse était en crise face au conflit des valeurs, aux tiraillements provoqués par l’après-Concile, à l’ébranlement des communautés religieuses, dont on apprenait presque chaque jour que tel supérieur avait quitté la vie religieuse, que tel prêtre était parti avec une femme, le Père Marie-Do a su donner à toute une jeunesse le goût de l’engagement religieux, la lumière du don sacerdotal et la joie de l’attachement inconditionnel au Christ. Comme le dit très justement le prieur général :

« Nous devons exprimer notre reconnaissance au Seigneur pour le trésor reçu du père Marie-Dominique Philippe. »

Le but de cette lettre est tout autre. Ce n’est pas la première fois que l’on entend dire que, dans les communautés post-conciliaires, il y a des faiblesses de ce genre ou des actes encore beaucoup plus graves. Pourquoi cela ? Pourquoi ces scandales ? Les scandales sont une chose. Autre chose est d’essayer d’en voir les causes. Pour cette fois, je ne m’attacherai qu’aux conditions sociologiques qui étaient prévalentes au moment de la création des « communautés nouvelles » et tenterai, à partir de ce point, d’expliquer leurs forces et leurs faiblesses. Je n’entrerai pas dans la « psychologie » des fondateurs ! Qui d’ailleurs peut y entrer ?

Une première remarque s’impose : la loi du silence qui, jusque voilà dix ans, régnait dans toutes les communautés religieuses comme dans le clergé, a empêché la révélation publique de ces actes pervers ou des actes relevant des faiblesses humaines. Il est donc difficile de dire, d’une façon objective, que ces actes ne se sont produits que dans les communautés post-conciliaires. Au contraire, les faits révélés aujourd’hui montrent qu’un problème grave existait avant le Concile. Les révélations les plus graves du Rapport Murphy1 concernant la pédophilie en Irlande montrent, par exemple,que ces faits n’appartiennent pas qu’aux communautés nouvelles de l’époque post-conciliaire. Ceci étant dit, il faut reconnaître que depuis une vingtaine d’années nous nous trouvons en présence d’un phénomène intriguant. Ne sont pas atteintes que les communautés nouvelles, mais toutes les communautés, ce n’est pas que le clergé de l’après-Concile qui est touché, c’est tout le clergé. Quoi qu’il en soit, la révélation de comportements allant des gestes indélicats aux relations perverses et criminelles, nous afflige profondément et fait scandale.


LE TEMPS DU CONCILE

Le pape Jean 23En 1962 s’ouvrait le Concile Vatican II. Cette annonce inaugurait un temps d’espérance et d’angoisse. Jean XXIII avait symbolisé la convocation du Concile comme une ouverture de l’Église au monde moderne. Il ne s’agissait pas de modeler l’Église sur les cultures de l’époque, mais de trouver les moyens pastoraux pour apporter à ce monde l’Évangile du Christ. Cependant le Concile s’est tenu dans un temps de crise. La société était en crise, et l’Église l’était également.


La crise dans la société

Socialement. Jusqu’à la Première Guerre mondiale la haute bourgeoisie dominante, responsable de la naissance de l’industrialisation, de l’instauration d’une économie de marché, d’un système bancaire fondé sur le crédit, vivait dans une espèce de rêve. Rien, selon elle, ne devait bouger. Et par conséquent les valeurs qui l’avaient nourrie devaient éternellement demeurer comme base de la société. Il s’agissait non seulement de la libre pensée ou du radicalisme rationnel, mais d’un certain nombre de valeurs hautement morales : le sens du devoir, le sens de la parole donnée, le service de la patrie, le dévouement envers les défavorisés, qu’il s’agisse des « pauvres » du pays où des peuples « primitifs ». Il n’en fut pas ainsi. Tout a bougé : la famille et l’éducation bourgeoise, les relations du capital et du travail, la stabilité de la monnaie, l’industrialisation et la technologie, le développement social des classes ouvrières, l’accession des femmes et de tous les groupes sociaux à la formation universitaire ou aux hautes technologies, les stratifications sociales et, due à l’immigration, l’identité des populations.


« L’un des changements de société le plus profond
a été la mutation de la condition de la femme »

L’un des changements sans doute le plus profond a été la mutation de la condition de la femme2. Dans tous les pays d’Occident, la femme a obtenu le droit de vote. Libérée, en quelque sorte, de la puissance paternelle ou maritale, elle a envahi tous les domaines auxquels auparavant l’homme seul avait accès : le marché du travail, les finances, la politique, la culture. Cela a contribué à donner une nouvelle figure à la société : le « machisme » masculin recule et, parallèlement, le féminisme progresse. Le rôle de la femme dans la famille et l’éducation de l’enfant change. Le rôle traditionnel de « mère au foyer » et d’« épouse attentive » perd sa valeur.Les conditions de son épanouissement personnel ne sont plus liées au titre de « maîtresse de maison » mais au travail à l’extérieur du foyer, à la maîtrise artificielle et chimique de sa sexualité, à sa volonté d’être le principe absolu de l’existence de l’enfant. Tout le comportement sexuel des jeunes générations s’en trouve affecté.

Deuxième conférence du Québec

Politiquement. Du 12 au 16 septembre 1944 se tient entre Churchill, Roosevelt et King, premier ministre canadien, la Seconde conférence de Québec (photo), qui partagea les zones d’occupation alliées lorsque l’Allemagne serait vaincue ; elle est suivie de la Conférence interalliée de Moscou du 9 octobre 1944 entre Churchill et Staline qui esquisse un plan de partage de l’Europe du Sud-Est en « zones d’influence ». De ces deux conférences sortiront les Accords de Yalta (4-11 février 1945), où Roosevelt et Churchill concèdent à l’Empire Soviétique presque toute l’Europe de l’Est et la moitié de la ville de Berlin. On croyait avoir construit une paix durable. On s’aperçut vite de la naïveté de l’Occident. Ce fut le début de la guerre froide, ou de la lutte idéologique entre les deux superpuissances : d’un côté les États-Unis, de l’autre l’Empire Soviétique. On verra se mettre en place les grands organismes internationaux : ONU, OTAN, et toutes leurs dépendances. On développera un armement nucléaire, avec une construction invraisemblable d’armes offensives et défensives de toute sorte

C’est aussi, aux États-Unis, la lutte idéologique contre toute pensée pro-marxiste, qui commence avec le procès des époux Rosenberg (Julius et Ethel), accusés d’avoir livré les secrets de la bombe atomique aux Soviétiques. Ils seront condamnés à la chaise électrique et exécutés le 19 juin 1953 dans la prison de Sing-Sing.Le procès des Rosenberg déchira l’intelligentsia américaine. Ce procès était injuste et politique, soutenaient leurs partisans.La société se fractionne en deux grands courants : l’un, de gauche, se laisse tenter par l’idéologie de l’égalité sociale et d’une société sans classes ; l’autre défend des valeurs traditionnelles, dont la principale est la richesse des nations.

Ces illusions politiques trouveraient bientôt leur pierre d’achoppement. À l’expansion soviétique en Europe de l’Est correspondait l’expansion du communisme maoïste en Extrême-Orient. Tour à tour la puissance européenne, remplacée par la puissance américaine, perdit ses principaux points d’appui en Orient, en tout premier la Chine. Sorti vainqueur de l’ultime phase de la guerre civile chinoise avec la victoire de l’Armée populaire de libération (1949), Mao Zedong proclame la République populaire de Chine, le 1er octobre 1949 à Pékin. Les armées expulsent l’armée régulière de Tchang Kaï-chek,qui se replie sur l’île de Formose (Taïwan). Peu à peu l’Occident perd pied : partition de la Corée, de l’Indochine (réunie par la victoire politique du régime communiste d’Hanoï), défaites au Cambodge et au Laos. L’Orient vomit la présence occidentale ! En Afrique, le vaste mouvement de décolonisation donne l’indépendance politique à ces anciens départements d’Outre-mer. Le monde est géo-politiquement remanié.

Culturellement. En 1960 la génération des baby-boomers a 20 ans. Ses géniteurs ont assisté à l’un des changements les plus profonds d’une société : la société est devenue riche, techniquement évoluée, culturellement développée. Tout semble s’accorder pour apporter le bonheur. Mais cette même génération a connu le mensonge politique, l’avilissement des valeurs, la culpabilisation universelle. Ses propres élites pointent l’Occident comme la cause de tous les maux qui affligent l’univers. Les valeurs traditionnelles de l’Occident : service de la patrie, égalité du droit, respect de la parole donnée, accomplissement du devoir, fidélité aux engagements, tout cela semble ne plus avoir de sens. Ce qu’elle a à transmettre, c’est sa richesse exorbitante et sa « nausée » !


« La rationalité de la science a atteint des proportions
mettant en danger la vérité de l’homme »

La génération des baby-boomers se trouve désemparée comme aucune autre ne l’avait été auparavant. Pourquoi cette richesse qui ne débouche sur rien ? Cette jeunesse est en face d’un vide axiologie profond. C’est alors qu’apparaîtront des valeurs devenues folles, et qui modèleront profondément les années 60 à 70 et tout ce qui s’ensuivra3. En effet, politiquement humilié l’Occident se replie sur la croissance de la richesse et l’industrialisation. La rationalité de la science atteint des proportions mettant même en danger la vérité de l’homme. Ce qui est scientifique devient éthique. Les baby-boomers se vident de toute énergie, et leur angoisse les rend victimes des marchands d’illusions : la drogue comme voie de recherche de paradis perdus, les spiritualités orientales comme seul crédit d’un échappatoire à la souffrance, le désenchantement politique (« ce sont tous des pourris ! ») qui laisse la porte ouverte aux solutions extrêmes, la peur viscérale d’un engagement durable, le vagabondage idéologique et le rejet des religions traditionnelles comme sources de vérité. Cela se traduira entre autres par la désaffection des églises, la diminution des vocations tant dans leur fidélité que dans leur nouveauté.

C’est la fin d’une époque : la philosophie des LUMIÈRES échoue. La RAISON ne peut plus être la maîtresse du monde ; c’est le CŒUR ou l’affectif qui doit dominer. C’est le New-Age, ou l’ère du Verseau. C’est ce qu’explique Marylyn Ferguson dans son ouvrage capital pour comprendre le New-Age (Les enfants du Verseau)4. Notons le passage de la raison du « devoir » à celui du contentement du cœur : la joie.

Penser que les qualités du cœur sont opposées à celle de la tête. Celui qui pense avec son cœur pense douceur, ressenti, générosité, alors que la tête signifie rudesse, réalisme, raison. Ce contraste est symptomatique d’une culture schizoïde dans laquelle le cœur est détaché du reste du corps. Dans une époque pré-cartésienne, le cœur était considéré comme le vrai siège de l’intelligence. Il n’est pas possible à la tête d’être « chic », elle ne peut être que sage ! (...). Quand l’ego ne cherche plus à jouer son spectacle, nous abdiquons les jugements de valeur au sujet de la valeur de notre travail. Nous le faisons avec joie !


La crise dans l'Église

Au moment où l’Église catholique entre en Concile, le 11 octobre 1962, elle arrive au terme d’un chemin douloureux d’identité. Cette crise d’identité remonte au modernisme5, qui secoua fortement les structures intellectuelles de l’Église. Quand Alfred Loisy meurt en 1940 il n’avait probablement plus la foi chrétienne, mais il l’avait encore lorsqu’il a commencé à poser ses questions sur l’interprétation du texte biblique et la définition des dogmes, et ses questions sont de vraies questions. L’exégèse scientifique avait débuté bien avant Loisy. Née du protestantisme, de la culture humaniste, l’exégèse protestante cherchait d’abord à comprendre le sens littéral pour lui-même, sans l’interpréter directement par la foi où le dogme. Cela, semble-t-il, mettait en cause l’interprétation traditionnelle des vérités bibliques. Ce n’était pas seulement la question de l’évolution qui semblait ébranler la foi en la Création et l’adhésion au dogme du péché originel. Un grand nombre de faits historiques, tenus jusque-là pour essentiels à l’intégrité de la foi, étaient devenus suspects.

Derrière ces questions exégétiques il y avait l’affrontement de l’Église à une société moderne qui, pour une large part, était née hors d’elle et dont elle se méfiait. La mission de l’Église n’est pas de se méfier des sociétés, mais de les évangéliser. L’Église ne peut pas évangéliser sans que ses pasteurs soient formés, et qu’ils le soient par ses docteurs. La crise du modernisme avait fait jaillir des sources de divisions profondes chez les docteurs de l’Église, surtout dans la mesure où un système de délation s’était instauré, détruisant presque toute liberté d’expression nécessaire au métier de théologien. Le pape Pie 12L’encyclique de Pie XII, Divino Afflante Spiritu, avait libéré l’exégèse face à l’étude scientifique du texte biblique ; mais une autre encyclique du même pape, Humani Generis, avait de nouveau jeté un vent froid dans le milieu intellectuel catholique. Beaucoup de théologiens refusaient ouvertement ou secrètement de n’accepter comme fondement de leur recherche que la seule méthode de la scolastique thomiste. Les nouvelles philosophies, qui mettaient l’accent sur la découverte du sens, leur semblaient plus proches des préoccupations du monde contemporain et plus aptes à fournir le langage nécessaire pour atteindre ce monde. Se dessinait entre autres une crise de l’enseignement moral, principalement sur le problème du mariage, de la sexualité, une crise que l’Église ne pourrait pas éviter.


« Après le concile Vatican II, Humanæ Vitæ
a conforté la théologie morale de l'Église »

L’ouverture du Concile déclencha dans l’Église catholique un immense espoir. On s’attendait à un rajeunissement de l’Église, à une restructuration de son gouvernement, à une réconciliation avec la société moderne. Ce à quoi l’on s’attendait est arrivé, bien que ce ne fut pas toujours de la façon qu’on attendait. Les quatre grandes constitutions du Concile : Lumen Gentium, Verbum Domini, Sacro Sanctum Concilium, Gaudium et Spes, accompagnées de leurs décrets d’application, ont donné à l’Église une nouvelle identité et les moyens d’apporter à la société moderne une réponse fondamentale à sa quête des valeurs.

Concile Vatican 2

Mais le Concile, qui faisait souffler dans l’Église un certain vent de jeunesse, s’adressait à une société en pleine mutation. Ses enseignements sont tombés dans le discrédit, le doute et la suspicion des valeurs sociales, politiques et culturelles qui avaient contribué d’une certaine manière à asseoir la force morale de l’Occident. Recevant l’inspiration du Concile, mais négligeant de comprendre et d’assimiler ses enseignements, on se mit à faire n’importe quoi, en liturgie, en pastorale, et jusqu’en théologie. Moralement on se crut libérés à tout jamais de la morale d’obligations : Jésus devenait un ami qui comprend tout, une sorte de complice indulgent. Quant à Dieu lui-même, il apparaissait bien sympathique : un chat qui ronronne sur le radiateur6. Humanæ Vitæ va jeter une douche froide sur cet enthousiasme adolescent. L’Église avait encore une théologie morale, qui n’était pas complaisante avec les désirs de la société moderne. Ce fut l’occasion d’une crise des théologiens que, peut-être, l’Église avait jamais connue. Éléments de rupture  Peut-être !

Comprenons bien ce qui s’est passé : la crise provoquée par Humanæ Vitæ n’était plus celle du modernisme du début du XXe siècle. C’était bien la crise contemporaine qui rejette, au nom de la primauté du cœur, de l’affectif, toute soumission à la loi de la raison. C’était la crise des baby-boomers devenus des hommes et des femmes adultes, des prêtres, des théologiens qui refusaient, au nom de la primauté de l’affectif, le gouvernement de la loi morale. C’était cette même génération qui considérait que ce qui est scientifique doit céder le pas à l’éthique.

C’est dans ce contexte que sont nées les communautés post-conciliaires.


Du vin nouveau dans de vieilles outres

Qu’est-ce qu’une communauté nouvelle ? Chaque communauté nouvelle ayant ses propres caractéristiques, il est assez difficile d’en donner une définition exhaustive. En fait, cette appellation est plutôt spécifique à l’Église de France. On se contentera de la définition très générale que donne Olivier Landron :

...outre le caractère relativement récent du phénomène, l’adjectif nouvelle a été largement repris dans l’Église de France, car il renvoyait à deux réalités beaucoup plus importantes : la présence de divers états de vie dans ses fondations mais surtout leur éclosion tout à fait inattendue, dans ce contexte ecclésial marqué par une crise de l’Église dont le degré n’avait jamais été atteint depuis la période médiévale. La surprise explique en partie qu’elles aient été suspectées, voire rejetées, par un clergé français persuadé que la perte d’influence de l’Église sur la société française ne ferait et que croître7.

Communauté des Béatitudes

Y a-t-il cependant quelques traits communs à ces communautés nouvelles ? Oui, il y en a :

  • Contrairement aux fondations du XIXe à caractère caritatif et apostolique, les communautés nouvelles ont cherché leurs marques dans la vie ecclésiale ad intra : œcuménisme, découverte du judaïsme, séduction de l’hindouisme, chant grégorien, spiritualité érémitique, attraction de l’Église d’Orient, vie mystique, foi de la jeunesse, etc. Ce choix du caractère de la vie ecclésiale fut vécu dans l’appel général du Concile à la sainteté pour tous. Mais les communautés nouvelles ne se veulent plus des élites spirituelles, ses membres ne sont plus sujets à des grâces privilégiées, à une élection divine. Elles sont moins sensibles que les communautés traditionnelles à l’exigence de la « séparation du monde ». Au contraire, elles sont « au cœur du monde ». D’une certaine manière, les membres des communautés nouvelles sont des disciples de Diognète8 et non des Pères du désert !
  • Ces communautés sont très sensibles au charisme de leur fondateur qui, souvent procède d’une grâce spéciale de conversion. La personne exprime cette conversion par une expérience personnelle de Dieu : « Cette expérience a provoqué une réorientation en profondeur de leur vie (…) Et ils conçoivent leur propre vie spirituelle comme le prolongement de leur conversion initiale, comme l’épanouissement de ce qu’ils ont perçu au départ : parfois dans le sens d’une rupture avec leur façon précédente de vivre »9. À ce fondateur on voue, durant toute sa vie, un culte spécial. Il est le Père, elle est la Mère, c’est la Sainte, la Mystique. On ne pose aucun jugement critique sur la personne du fondateur. Son charisme est incontesté et incontestable. Si l’on tente de poser un jugement critique sur les défauts du fondateur ou si l’on n’est pas d’accord avec son orientation, il n’y a qu’une solution : se séparer du groupe.
  • Elles sont toutes plus ou moins directement inspirées, par l’intermédiaire du Renouveau, du Revivalisme et du Pentecôtisme américains. Or ces mouvements ont les caractéristiques suivantes :
    • La conversion est obtenue par l’action directe de l’Esprit Saint, qui provoque une prise de conscience intérieure de Dieu et une illumination de l’intelligence. Cette lumière intérieure permet de vivre dans une sorte d’immunité par rapport au monde ambiant.
    • Cependant, le converti doit lutter contre tout mal, toute souffrance physique, psychologique ou spirituelle, par des rites et des prières de délivrance. Car le bien vient de Dieu et le mal de Satan.
    • Préservé du monde, tout en vivant en symbiose avec lui, il fait alors l’expérience de ce Jésus qui aime et qui sauve, la seule réalité essentielle de sa vie. Jésus – et pour le Catholique, Marie – deviennent des figures idylliques qui prennent, trop souvent, la totale ampleur du champ psychique.
    • Le croyant doit apporter aux autres le message de cette nouvelle réalité, et les préparer à recevoir ainsi l’effusion de l’Esprit. C’est l’apostolat du kérygme !
  • Ainsi, la foi s’articule sur une expérience intérieure, une « peak experience » dira Abraham Maslow10. Elle est un sentiment intense qui soulève la personne hors d’elle-même, lui faisant goûter ce que l’on appelle la « divinité ». Mais une fois que l’on a goûté à cette divinité, il faut bien vivre. C’est pourquoi, principalement dans le milieu catholique, la plupart des communautés nouvelles ont voulu tenter l’expérience de la vie consacrée. Cela était d’autant plus facile que ce modèle existait déjà !


« Comment peut-on adapter
les "charismes" propres des communautés nouvelles
aux formules anciennes de la vie consacrée ? »

En effet, la vie consacrée de type communautaire existait, dans l’Église, bien avant les communautés post-conciliaires. Cette vie avait ses traditions, ses coutumes et ses usages. Il allait de soi, semble-t-il, que l’on choisisse le modèle existant – la vieille outre – pour y mettre le vin nouveau des communautés nouvelles. Mais était-ce possible ? Comment adapter les « charismes » propres des communautés nouvelles aux formules anciennes de la vie consacrée ?

En premier lieu on est allé chercher dans le charisme essentiel des « grands Ordres », qu’on a essayé de vivre selon les divers charismes des communautés nouvelles. Ainsi on a pris le charisme bénédictin du gouvernement paternel de l’Abbé pour l’appliquer au fondateur (qui est devenu « le Père » ou « la Mère »),et par la suite au moindre responsable du groupe, pourvu qu’il vive dans l’ombre du Père ou de la Mère. On a pris le charisme dominicain de la liberté fraternelle et on a voulu le vivre à la sauce de l’amitié affective des fraternités mixtes de fait, ou par la proximité des branches féminine et masculine. Chaque petit frère s’est cru être Thimothy Radcliffe qui l’adoubait du charisme du bienheureux Jourdain de Saxe, et chaque petite sœur a cru sentir monter dans son cœur la très chaste amitié de la bienheureuse Diane d’Andalo. On a aussi voulu prendre le charisme de la pauvreté franciscaine, souvent au mépris de toute prudence humaine et d’un respect minimal des droits sociaux. Ceux ou celles qui sortent de ces communautés en font l’amère expérience, quand ils se rendent compte qu’aucune cotisation n’a été versée et que, près de la retraite, ils sont démunis. Enfin on a pris le charisme ignatien du « compte de conscience », doublé de l’exagoreusis (ouverture du cœur) des Pères du désert. Prière de louange au CréateurMais la personne qui l’exige n’est pas toujours ce vieil Abba pétri de l’expérience de la conduite des âmes à Dieu. Souvent – trop souvent – les néophytes et les persévérants se sont trouvés en face d’une emprise, voire d’une torture psychologique de type gouroutique, qui relevait plus de la confusion du for interne et du for externe que de la vraie direction spirituelle.

Ensuite on est allé chercher, dans les traditions, les coutumes et les usages, ce qui pouvait convenir à la vie de ces nouvelles communautés, tant les pratiques ascétiques que les disciplines de la prière et de la vie commune. Ainsi au charisme carmélitain de l’Oraison on a quelquefois cru pouvoir adapter les modes de la méditation transcendantale, Zen ou autres, comme l’essai en a été fait dans plusieurs monastères traditionnels ! On a introduit les grandes métanoia des liturgies orientales, les jeûnes yogistes, les prières de délivrance des Pentecôtistes, etc. Et surtout on a réintroduit le moralisme d’obligation et l’obéissance normative, sans se rendre compte que ceux qui, après le Concile, avaient quitté la vie religieuse ou la vie sacerdotale, l’avaient quittée à cause de ces deux derniers traits.

Le vin était peut-être nouveau, mais les outres étaient anciennes. À vin nouveau, outres nouvelles, sinon le vin nouveau fait éclater les outres anciennes. C’est ce qui est arrivé ! Les communautés nouvelles n’ont pas pu s’emparer des charismes et des modes de vie commune des Ordres anciens, car elles n’en avaient ni l’expérience, ni la mesure !


Le vin nouveau pour une génération nouvelle

Donner le goût de la vie consacrée à la génération nouvelle qui était celle des années 60 à 70, cette intuition venait probablement de l’Esprit Saint. Mais il fallait comprendre quelle était cette génération. Elle n’était pas la génération traditionnelle du XIXe siècle jusqu’à la guerre. Elle était la génération de l’après-guerre et, bien qu’on s’en défendît, la génération du New-Age. Elle avait perdu son équilibre, elle avait perdu le sens humain des valeurs, elle était en mal de recherche affective, impressionnée par les changements culturels des années 60, elle ne savait ni ce qu’était la chasteté, ni ce qu’était la véritable obéissance ou la véritable pauvreté. Faut-il dire que les générations antérieures ne le savaient pas non plus  Mais c’est parce qu’elles étaient passées du charisme à la norme que les générations antérieures ne le savaient pas. La génération des communautés nouvelles ne le savait pas parce qu’il n’y avait en elle aucune formation humaine – formation à la vertu – qui ait pu lui servir de repère dans l’aventure dans laquelle elle s’engageait.

La formation humaine doit donner une disposition qui habite la personne et l’ouvre à la vie surnaturelle. On a demandé à ces jeunes de vivre d’une façon intense la vie mystique de l’union à Dieu et d’en rendre témoignage dans ce monde contemporain qu’il fallait évangéliser. Mais quelle formation leur a-t-on donnée  Et quelle formation avait le fondateur pour la leur donner  On ne s’improvise pas « Père abbé » parce qu’on croit avoir un charisme de paternité ! Le charisme de paternité est donné quand on devient père abbé. Et ce charisme n’est pas une forme de sensibilité. On ne devient pas expert dans la vie mystique parce que l’émotion collective11 secoue le cerveau et bloque le système cholinergique, faisant tomber dans les pommes. La vie mystique n’est authentique que si elle est disposée par une profonde vie morale ou ascétique. Faute de cette formation, on a vu fleurir des thérapies plus ou moins bizarres : des dirigeants ont eu des relations sexuelles avec leurs dirigés sous prétexte de réparer les blessures affectives de l’enfance. Et d’authentiques gourous se sont improvisés maîtres dans la délivrance de l’esprit du Mal !


POURQUOI CELA EST-IL ARRIVÉ ?

Lorsque jaillit une intuition nouvelle, il faut non seulement la prudence pour discerner si elle vient de Dieu ou du diable, il faut d’autant plus de prudence pour l’appliquer si elle vient de Dieu. Car si elle vient du diable elle se dissoudra d’elle-même.

Si elle vient de Dieu il est demandé, à ceux qui ont la charge de l’incarner dans les réalités courantes, une prudence naturelle et surnaturelle. Or la prudence naturelle est une vertu acquise. Elle suppose le discernement de l’intelligence pour déterminer le bon agir, et surtout le bon agir vis-à-vis des autres. En cette matière l’intuition ne suffit pas, la généreuse spontanéité peut-être un piège, le désir inconscient de faire mieux que ceux qui ont précédé perturbe les motivations, et ceux qui sont confiés à la garde de ces responsables en souffrent. Cette génération appelée à vivre la vie consacrée selon de nouvelles formes (cf DC, 605) s’y présentait comme un vol de « canards sauvages », à la fois effrayés et audacieux. Ces jeunes se sentaient appelés à suivre radicalement le Christ, mais pas à la manière de leurs anciens, dont la vie traditionnelle n’avaient pour eux aucun attrait. Et cela les effrayait ! Et pourtant leur générosité était réelle et authentique leur courage. Ont-ils été trompés par ceux-là même qui avaient mission de les aider à accomplir le dessein de Dieu sur eux.


« Pour suivre efficacement le Christ, il faut apprendre
à gérer ses émotions et pratiquer les vertus principales »

On peut penser qu’ils ont d’abord été « trompés » par leurs fondateurs eux-mêmes. Par cette génération des baby-boomers issue de l’après-guerre, par cette génération qui, collectivement, avait tout rejeté. Enivrés de leur propre charisme, le nourrissant chaque jour de la louange du groupe, manquant surtout profondément d’expérience et de prudence, persuadés qu’ils inauguraient une Église nouvelle, ils n’ont pas suffisamment mesuré la valeur des sources d’où jaillissait l’enthousiasme. Ce n’est pas seulement parce qu’on chante à pleine voix des Gospel, qu’on pique-nique à Taizé ou qu’on acclame Jean-Paul II aux JMJ qu’on est capable de vivre une vie consacrée. Les fondateurs ont canalisé sur leur propre charisme la générosité de toute une jeunesse en laissant croire que vivre de ce charisme constituait la voie nouvelle de la sequela Christi ; et les jeunes les ont suivis presque aveuglément. Ces fondateurs ont oublié, ou n’ont pas su dire que, pour suivre efficacement le Christ, il faut devenir adulte, responsable de sa propre personne, apprendre à gérer ses émotions, bref pratiquer les vertus humaines principales : justice, tempérance (chasteté), force, gouvernées par la prudence. Cela fait partie de la Tradition, de cette tradition qu’il ne fallait pas rejeter.

Aujourd’hui on se trouve devant combien de victimes, de jeunes devenus des adultes blessés, amers parce qu’ils ont le sentiment d’avoir été trompés. L’Église tente de reprendre en mains les « communautés nouvelles » mais, dans cette reprise en mains, on éprouve un certain malaise ! Que restera-t-il de leur charisme propre ?


Aline Lizotte




1 - Le Rapport Murphy est le résultat de l’enquête faite par The Dublin Archidiocèse Commission of investigation, commission d’enquête établie par le Ministère de la Justice d’Irlande le 28 mars 2006. L’enquête poursuit l’œuvre de Commission of investigation Act (2004). L’enquête du Ministère de la justice a été faite en vue de répondre aux nombreuses plaintes qui mettaient en doute la manière dont l’Église avait, dans le passé, traité des cas d’abus sexuels commis par des membres du clergé séculier et religieux. La période de l’enquête s’étend du 1er janvier 1975 au 1er mai 2004, mais la matière de l’enquête concerne des faits antérieurs à 1975. Le Concile se termine le 8 décembre 1965 ; il n’a aucune influence sur les faits révélés dans le Rapport Murphy.

2 - Cf notre newsletter de décembre.

3 - Cf George Weigel, Evangelical Catholicism, Basic Books, 2013, pp.102-105.

4 - Marilyn Ferguson, The Aquarian Conspiracy, American Bookseller, tout le chapitre sur The Matanetwork (le super réseau).

5 - Cf Emile Poulat, Histoire, dogme et critique dans la crise moderniste, Albin Michel.

6 - Marie Balmary - Daniel Marguerat, Nous irons tous au paradis, Albin Michel, 2012, p. 23.

7 - Olivier Landron, Les communautés nouvelles, Cerf, coll. Histoire, 2004,p. 8.

8 - L’Épître à Diognète est une lettre d’un auteur chrétien anonyme qui date de la fin du IIe siècle. Il s’agit d’un écrit apologétique adressé à Diognète pour démontrer la nouveauté radicale du christianisme sur la paganisme et le judaïsme. L’auteur montre que le chrétien vit dans le monde et que rien ne le distingue, apparemment, de ceux qui ne sont pas chrétiens.

9 - Claude Dagens, Nouvelle Revue Théologique, n. 106, 1984.


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