Se former pour aider titre La Newsletter
Éditée le
1er juin 2012
Se former
pour aider
Accompagnement sur un banc

L’Institut Karol Wojtyla a ouvert ses portes à l’automne 2012. Il est créé par l’AFCP qui est, quant à elle, érigée en Association publique de fidèles par Monseigneur Le Saux, évêque du Mans, depuis le 29 juin 2012. Ce sont les deux événements d’importance qui, la même année, ont occupé l’AFCP et mobilisé l’énergie de tous ses membres actifs. Ils nous amènent à nous pencher sur l'enjeu que représente l'accompagnmeent de la personne. Que signifient-ils ?


Lettrine

e statut d'Association publique de fidèles donne à l’AFCP un titre canonique et une responsabilité dans l’Église, responsabilité s'exerçant sous la vigilance de l’Évêque qui érige l’association. Cette responsabilité, nous la recevons avec humilité et joie. Elle nous engage à respecter notre charisme qui, depuis sa fondation, a fait de l’AFCP une association préoccupée de formation. Nous avons exercé ce charisme dans l’organisation des diverses sessions ; nous l’avons aussi exercé dans la formation des premiers accompagnateurs qui ont déjà pu recevoir, en session et hors session, ceux qui ont eu besoin de leur aide et de leur dévouement. Dans l’avenir, nous l’exercerons, en mettant au service de ceux qui veulent se former pour aider non seulement notre expérience acquise depuis vingt ans, mais aussi une réflexion sérieuse sur l’accompagnement de la personne selon une vision anthropologique, conduite dans l’Église, par les différents membres du corps professoral de l’IKW.


La vérité de la personne

Pourquoi se former pour aider ? On croit trop souvent, dans la vie chrétienne, que l’aide que l’on peut apporter à une autre personne doit découler de la spontanéité de la charité. Pour aider, il suffit d’aimer ! Si vous aimez, vous trouverez bien les mots pour soulager une détresse, pour consoler ceux qui ont soif de présence, pour faire accepter la réalité de la vie à ceux qui sont révoltés. Si vous aimez, vous témoignerez spontanément de la présence de Dieu qui est amour ! Les saints savent aimer et ils n’ont pas eu besoin d’être formés à aider. Et ils ont fait merveille.

Dieu est amour. Nous n’en doutons pas. Mais il est aussi Vérité ! Dieu est Consolateur. Mais il est aussi Créateur ! Dieu aime la personne telle qu’elle est, mais il ne se résout pas à la laisser telle qu’elle est. Car il est Rédempteur ! La personne humaine a autant besoin de vérité qu’elle a besoin d’amour. Les deux attributs sont indissociables : « Amour et vérité se rencontrent » (Ps 85, 11).


« La personne humaine a autant besoin
de vérité qu'elle a besoin d'amour »

Qu’est-ce que la personne humaine ? Une structure pulsionnelle qui se traduit en « affects » et qui peut être coordonnée par un système rationnel appelé « ego », lequel agit selon la réalité sociale tout en étant soumis aux contraintes des normes de la moralité ? Cette coordination exige une répression contraignante qui rejette dans l’inconscient toute spontanéité pulsionnelle et refoule ainsi le plaisir vital de l’homme. Herbert Marcuse1 a fait craquer le système. Le principe de plaisir, dit-il, doit être la règle du comportement des hommes. Nous sommes faits pour le plaisir, c’est là la seule réalité possible ! C’est pourquoi Marcuse imagine une nouvelle forme de civilisation fondée sur l’Éros et sur la liberté des relations libidineuses entre adultes. Cette nouvelle civilisation comporterait une régression de l’instinct sexuel afin de le dégager de ses conditionnements et principalement de sa fonction reproductrice comme toutes les contraintes de soumission2. Cette philosophie fut celle des années 68, elle est aujourd’hui le fondement de toutes les revendications sociales et politiques qui vont de la dépénalisation de l’avortement à la libéralisation de l’euthanasie, de toutes les formes de procréation médicalement assistée aux mères porteuses, de l’apologie de l’homosexualité au mariage homosexuel.

Si la personne humaine n’est pas une structure pulsionnelle, est-elle une structure neuronale ? Certes, le cerveau est toujours en état de programmation et de déprogrammation. La complexité du cerveau humain lui permet de construire des représentations de plus en plus vastes qui semblent échapper à la détermination instinctive étroitement liée au modèle génétique. Engrenages dans le cerveauMais est-ce réel de ramener la distinction de l’homo sapiens à une seule progression encéphalique résultant de l’évolution3 ? Parce que les échanges entre les neurones permettent d’échapper de plus en plus au seul modèle génétique du stimulus et du réflexe, grâce à l’introduction d’une troisième cellule qui n’est ni sensitive ni motrice, faut-il dire que toutes les pensées des hommes, toutes leurs amours, tous leur comportement ne se résument qu’à une unique activité neuronale ? Le behaviorisme fondé sur l’empirisme de Hume ramène tout comportement à un phénomène d’association. La neuro-biologie actuelle et surtout la neuropsychologie expliquent, avec un certain succès, le mécanisme associatif de l’émotion autant dans ses composantes cognitives que dans ses composantes comportementales. Est-ce tout ? Une fois que l’on a expliqué la complexité de l’émotion, a-t-on touché à la vérité de la personne ?

Une nouvelle école utilise la systémique comme instrument privilégié d’étude des relations entre individus. Or la systémique ne retient que l’agencement de relations entre composants. Cette relation serait capable de produire une nouvelle unité possédant des qualités que n’auraient pas ses composants. Ainsi la famille, est une sorte d’unité épigénétique qui découle de relations entre des individus agissant en système clos les uns par rapport aux autres et produisant, de ce fait, des comportements qui sont irréductibles à leurs propres contenus : pensées personnelles, émotions personnelles, dynamismes personnels, etc4. Il s’agit donc d’organiser, par une structure fonctionnelle, les relations, de telle sorte que si un opérateur connaît le point de départ, il peut, selon le jeu du feed back, savoir quelle sera la réaction à l’arrivée. Le contenu n’a pas trop d’importance, seule compte la structure de la relation. Un mari qui sait que sa femme a comme norme de lui demander la permission de prendre un rendez-vous se gardera d’accepter une invitation sans lui en demander la permission. S’il fait autrement (input) il peut s’attendre au comportement désagréable (output) de l’épouse ? Peu importe, par ailleurs, les pensées négatives ou les sentiments positifs qu’il nourrit à l’intérieur de lui-même envers sa femme. L’analyse transactionnelle permet donc d’en arriver à des relations optimales, dans une structure dynamique où jouent diverses relations. Mais la personne, dans les contenus qui lui sont propres, a-t-elle un pouvoir causal sur la relation ? Question que la systémique ignore et à laquelle elle est incapable de répondre. La systémique ne retient que quatre concepts : l’interaction, la globalité, l’organisation, la complexité. La personne peut être étudiée comme un système comportant ces variables. Elle est soit un organisme, soit un homme neuronal, soit un phénomène épigénétique du langage. Mais on échoue à la considérer comme sujet, c’est-à-dire comme un être unique premier et irréductible à des composants (âme et corps).


« C'est la personne qui donne le fondement existentiel
et essentiel de tout ce qui est humain »

Toutes ces études et ces observations, résumées ici très brièvement, sont intéressantes, fructueuses, riches et fécondes. Cependant la personne humaine, en tant que telle, ne s’y retrouve pas toujours, ni toujours intégralement. La personne n’est pas qu’un système de pulsions, qu’un système neuronal, qu’un système relationnel. Elle n’est pas un composé qui se dissout en éléments dont la structure donnerait un autre réalité irréductible à ses composants. C’est la personne qui est un être humain. C’est la personne qui donne le fondement existentiel et essentiel de tout ce qui est humain. Sans la personne, rien d’humain n’existe et rien ne peut être qualifié d’humain.

Toutes ces théories psychologiques, psychanalytiques, neuro-biologiques, behavioristes, peuvent aider un individu à corriger quelque chose dans son comportement ou à débloquer une pensée obsédante, à réduire voire faire disparaître son angoisse, mais elles ne peuvent pas former la personne à un agir libre et responsable. La personne n’atteint sa vérité que si elle est capable d’agir comme un sujet responsable, comme maîtresse de ses pulsions, comme fondement de ses relations, comme directrice de ses associations.

Ce qui donne la vérité de la personne, ce qui permet à un accompagnateur d’aider la personne en tant que telle, ce n’est ni une technique ni une méthode thérapeutique, c’est une anthropologie. Et qui plus est une anthropologie adéquate.


Former, c’est communiquer une anthropologie adéquate

L’anthropologie adéquate est une connaissance de la personne qui touche à ce qu’il y a, en elle, d’essentiellement humain. Cette définition nous vient de Jean-Paul II5. Ce qu’il y a d’essentiellement humain dans la personne humaine, c’est d’abord son existence qui crée un lien direct, unique et intime avec Dieu en tant que Créateur. Homme en prièreC’est encore la façon dont elle se définit, comme un être à la fois matériel (corps parmi les corps) et spirituel (l’âme capable d’une intelligence et d’une volonté spirituelle). C’est ensuite la manière dont elle agit, ni comme une bête, ni comme un ange ! Ni comme une bête, car elle n’est mue par aucun instinct, elle doit choisir, déterminer ses actes, vivre dans toutes les conditions biologiques, affectives, culturelles, sociales, religieuses où la place son existence dans l’espace et le temps de l’histoire ! Ni comme un ange, car elle n’échappe ni aux contraintes de sa vie terrestre (elle doit travailler pour vivre et manger et se reproduire), ni aux contraintes de ses sens et de son affectivité (elle n’est jamais indemne des divers traumatismes de son histoire individuelle, culturelle, sociale, politique). Et pourtant elle est sujet d’une ressemblance qui l’élève, d’une capacité de lumière qui lui font entrevoir la vérité, d’un dynamisme de don qui transcende son égoïsme et la dispose à aimer non seulement pour se satisfaire, pour se faire plaisir, mais également pour se donner radicalement, gratuitement et généreusement.

Attention ! Cette anthropologie adéquate ne se communique pas dans le ciel serein des principes, dans l’éther des normes et des règles, dans l’apothéose des belles idées. Elle doit rejoindre la personne concrète. C’est là que les difficultés commencent. Car si splendide soit-il, l’homme est un être blessé. Il est blessé dans son corps. Il est blessé dans sa vie affective parce que les déséquilibres des affects, dont il n’est pas toujours responsable, ont créé des obstacles à l’acquisition des vertus indispensables à l’agir libre. Il ne suffit pas de vouloir être équilibré pour le devenir ; il ne suffit pas de vouloir surmonter ses peurs, ses angoisses, ses culpabilités, pour en être capable ; il ne suffit pas de vouloir être ordonné à l’autre par la justice, l’amitié, la bienveillance, la piété, pour que cela se fasse. La volonté ne peut pas tout et même, avec la grâce de Dieu, elle ne peut pas surmonter toutes les passivités de l’affectivité. Le moralisme et le spiritualisme ont créé beaucoup plus d’obstacles à un agir sain que ne l’ont fait toutes les théories idéologiques des deux derniers siècles. Sur ce point, la lecture du livre de Denis Vasse, sur Thérèse de Lisieux, est très instructive6. Car, toutes les blessures de l’affectivité ne se règlent pas par les principes de la vie morale. La mise en œuvre de ces principes suppose, au contraire, une affectivité bien disposée par la raison et non par la seule volonté. C’est pourquoi il faut comprendre les conditionnements propres à l’affectivité et soigner ces conditionnements lorsqu’ils deviennent pathologiques. Si on ne le fait pas, on retombe vite dans les tenailles étouffantes du moralisme d’obligation, lequel conduit en droite ligne au découragement et au laisser-aller si caractéristique de notre époque. Mais comment soigner ? Comment aider ?


« L'homme est blessé dans sa vie affective
faute d'avoir les vertus indispensables à un agir libre »

C’est là où se noue le problème ! Qui est le spécialiste de l’âme humaine ? Freud ! Jung ! Lacan ! George Bateson ! Milton Erickson7 ! Fritz Perls8, Frankl, etc. Il suffit de connaître leurs théories fondamentales pour comprendre qu’aucun de ces maîtres ne peut se prétendre être le maître de l’âme humaine. Ils peuvent donner des méthodes thérapeutiques intéressantes pour guérir un certain nombre de traumatismes psychologiques. Mais ces méthodes, qui sont efficaces en raison du traumatisme qu’elles peuvent aider à guérir, ne donnent pas à une personne humaine le sens profond de sa dignité, la vérité de son être. Seule une anthropologie adéquate peut le faire.

Toutefois l’anthropologie, seule, ne rejoint pas toute la personne concrète. Si une personne a une crise d’appendicite, ce n’est pas la seule confiance en Dieu qui la guérira. Il faudra qu’elle se fasse opérer. Si ce chirurgien a un véritable sens de la personne humaine, de son destin, de ses finalités, bref s’il sait ce qu’est un être humain et ne traite pas son patient uniquement comme un organisme malade, il l’aidera mieux à donner un sens à sa maladie, à se disposer à vivre ou à accepter humainement de mourir. Cela a moins d’importance pour une appendicectomie, mais non s’il s’agit d’un cancer ou de toute autre maladie grave.

Si une personne est obsédée par une pensée lancinante et récurrente, si elle est en proie à une anxiété maladive, si elle a un besoin compulsif de présence, etc., toute tentative uniquement spirituelle ou morale de l’aider sera vite récupérée par elle comme alimentation de son traumatisme. Souvent un spécialiste fournira l’aide adéquate. Mais le sens humain de l’acte du spécialiste dépendra de la vision anthropologique – philosophique, théologique et spirituelle – qu’il possède, s’il la possède, comme personne humaine.


La foi, la charité, seules, ne suffisent pas

Un curé reçoit une de ses paroissiennes ; la femme, encore jeune, lui confie qu’elle est enceinte malgré toute son attention et ses efforts conjugués à ceux de son mari, « pour bien suivre la méthode ». Elle est énervée, au bord des larmes ! Elle se sent coupable ! Qu’est-ce qu’ils ont fait qui n’était pas selon les règles ? Comment accueillir cet enfant, elle se sent si fatiguée ! Le curé est embarrassé, gêné, malheureux. Que va-t-il dire ? Qu’il faut accepter la volonté de Dieu ? Que l’enfant est un don et qu’elle devrait se réjouir de ce don, en pensant à tant de femmes que leur infécondité afflige ? Au fond de lui-même que pense-t-il ? S’il était séminariste au cours des années 1968, il pensera probablement que « cette encyclique9 » est la cause de souffrances qu’on pourrait éviter, si on ne chargeait pas les époux d’un joug qu’ils sont incapables de porter. On devrait les laisser à leur intimité qui ne regarde qu’eux-mêmes. S’il est plus âgé, il pourrait presque lui dire qu’elle accomplit son devoir de mère ! S’il écoute les moniteurs des méthodes naturelles, il pourrait s’entendre répondre que les méthodes naturelles sont sûres à 99%, l’OMS l’a dit. Si elle est enceinte, c’est qu’elle a mal appliqué la méthode ! Bref, si le curé est libéral, la solution est dans la chimie ; s’il est rigide la solution est dans la technique. Il y a tout à parier qu’il se taira, tentera de manifester sa compassion en ajoutant quelques bonnes paroles spirituelles. Car il ne voit pas de solution.

Dans combien de cas le prêtre ne voit pas la solution aux problèmes humains et spirituels qui se posent à lui en tant que pasteur ? Est-il prêtre uniquement pour accomplir un ministère sacramentel ? Uniquement pour assister tous les soirs à d’interminables réunions qui organisent la pastorale, déterminent le déroulement des cérémonies, des pèlerinages, des levées de fonds ? Ou bien est-il fondamentalement un pasteur responsable de la vie surnaturelle des chrétiens qui lui sont confiés ? Et que connaît-il de la profondeur réelle des problèmes humains de ces chrétiens ? Que sait-il en vérité de la sexualité des époux, comment peut-il les éduquer à un agir vécu dans la chasteté, comme vertu épanouissante et qui rend libre ? Si la méthode n’est pas vécue dans une vie sexuelle profondément chaste et épanouissante, elle devient le plus souvent un joug trop lourd à porter.


« Le pasteur, premier responsable de la vie surnaturelle,
doit se préoccuper de formation humaine »

Mais qui doit éduquer les chrétiens à cette vie humaine ? Le pasteur, certes, mais pas lui seul ! Le pasteur est le premier responsable de la vie surnaturelle. Il n’y a pas de vie surnaturelle vraie sans une vie humaine droite. C’est pourquoi le pasteur doit se préoccuper de formation humaine. Autour de lui et avec lui, il devrait susciter des laïcs, formateurs et éducateurs de l’humanité. Des laïcs qui soient de vrais accompagnateurs, même au plan spirituel, car le don de conseil n’est pas lié au ministère sacerdotal, mais au ministère baptismal.

Un maître des novices découvre parmi ses novices un jeune qui a été abusé sexuellement. Ce dernier finit par lui avouer ses tentations de masturbation, ses pensées morbides, ses culpabilités, ses peurs lancinantes d’avoir pris du plaisir aux gestes de l’aîné. Pour peu, il se sentirait des tendances homosexuelles ou pédophiles ! Que va faire ce maître des novices ? Confier son jeune à un spécialiste, pour une thérapie qui ira de la psychanalyse à l’EMDR ? Lui dire qu’il doit faire confiance à Dieu qui l’a choisi et l’a tiré du monde pour réparer ses blessures ? Lui conseiller de n’y plus penser ? Et de pardonner ? Ce novice va, pendant des années, s’il reste dans la communauté, s’efforcer de se couler dans la pratique des règles et des usages, comme on se laisse enfermer dans une camisole de force. A la limite, il est candidat à une dépression affligeante ou à un laxisme sécurisant. Et que vient faire la grâce de Dieu ? Comme si la grâce de Dieu avait la vocation de réparer magiquement l’incompétence des hommes ! Là encore, si l’humanité est blessée, l’humanité doit être soignée et restaurée.

Une jeune fille se marie. Cela arrive ! Et toute heureuse, confiante en son bonheur, elle croit naïvement que sa vie d’enfer quand elle était enfant, que sa vie de misère morale quand elle était adolescente, est terminée. N’a-t-elle pas le meilleur mari du monde ? N’a-t-elle pas, avec ce père spirituel, si chouette et si merveilleux, suivi la meilleure préparation sacramentelle possible ? Dieu est de son côté, que craindrait-elle ? Trois ans se passent et c’est la catastrophe. L’idéal s’effondre, le mari ne comprend rien ! Et tous les tourments de l’enfance et de l’adolescence reviennent. Elle est nulle, elle est incapable de rendre son mari heureux, ses enfants sont malheureux, c’est de sa faute. Pas uniquement ! Si le mari avait pu la comprendre, panser ses blessures, saisir son grand idéal de vie spirituelle... Mais son mari, c’est un homme comme ils le sont tous ! Et le couple est au bord de la déchirure. Que faire ? Une thérapie relationnelle ? Une analyse transactionnelle ? Une neuvaine à sainte Rita ? Comment accompagner patiemment ce couple ? Comment l’aider à reprendre confiance en lui ? Comment susciter chez ces époux le désir de retrouver leur liberté d’agir, l’espoir de redynamiser leur amour ? Il faudra non seulement écouter, non seulement redresser les comportements, mais aussi découvrir les blessures, aider à les cicatriser, apprendre à vivre avec elles et donner des sources d’espérance et d’amour. La technique seule n’y parviendra pas ! La vie spirituelle seule, non plus ! Les personnes elles-mêmes y pourront quelque chose mais elles devront prendre en main leur responsabilité, choisir de vouloir vivre ensemble, déterminer la finalité de leur couple, définir chacune son identité personnelle envers l’autre, renoncer à une confiance naïve en la magie du bonheur, et vivre plus réellement de leur vérité et de leur amour. Dieu bien sûr donne sa grâce, mais il la donne à des personnes humaines qui sont capables d’aimer. Il ne la donne ni à la technique, ni aux bonnes paroles !


Une anthropologie adéquate pour aider la personne

Double trace de pas dans le sable

Pour vouloir aider, il faut se former. Il y a plusieurs façons de se former pour aider la personne. On peut se former comme médecin, on la soignera ! On peut se former comme professeur, on l’enseignera ! On peut se former comme thérapeute, on l’aidera à guérir ses traumatismes. On peut aussi se former comme accompagnateur. Que cela signifie-t-il ? Dans le Livre de Tobie, on voit Raphaël qui accompagne le jeune Tobie et il est dit : « L'enfant partit avec l'ange, et le chien suivit derrière. Ils marchèrent tous les deux » (Tb 6, 1). Accompagner, c’est donc marcher tous les deux. Raphaël marche d’un pas humain, il ne devance pas Tobie, il l’accompagne et lui fait découvrir ce que sans le « compagnon » il ne découvrirait pas. Raphaël fait découvrir à Tobie les propriétés curatives de la nature, c’est l’histoire du « gros poisson » ; il lui fait aussi connaître la femme, la réalité du mariage, et au-delà de toutes ces connaissances, la vérité de la miséricorde divine. Ce sont les grandes valeurs d’un accompagnement, la réalité de la nature, la profondeur de l’amour et l’immensité de Dieu. La marche est vraiment humaine, elle est symbolisée par ce chien qui trottine derrière. Elle sera toujours humaine. Quand Tobie reviendra à la maison, porteur de l’espoir de la vie, du gage de sa continuité par Sarah, le chien tout joyeux court devant. L’amour, la réalité de la vie et Dieu ont gagné ! La vérité du Bien est plus forte que l’emprise du mal.


« Se former comme accompagnateur, c'est faire découvrir
la réalité de la nature, la profondeur de l'amour
et l'immensité de Dieu »

Eugen Drewermann, dont les interprétations des textes bibliques à la lumière de la psychanalyse freudienne ont fait grincer les dents de plusieurs, a commenté le Livre de Tobie. A la fin de son commentaire, il écrit ces lignes qui apparaissent fort justes sur la signification du retour à la maison :

Toile du Dominiquin : l'archange Raphaël avec Tobie
Tout ce qui était est bon : cette découverte du « retour à la maison » est vraiment ce qui ouvre les yeux (Tb 11, 8.12.13). C'est se méprendre gravement que de ne considérer la guérison miraculeuse de Tobit, à la fin de l'histoire, que comme le résultat d'une pratique médicale de l'Orient ancien. Car ce n'est pas d'art médical ni de l'efficacité du fiel de poisson qu'il s'agit, mais de parole d'ange (Tb 11, 7) et de guérison divine. Celui dont les yeux ont dû se fermer pour avoir vécu trop de détresse, de souffrance et de discorde intérieure ne pourra les ouvrir qu'en apercevant un nouvel espoir. La vue recouvrée de Tobit est l'image d'une nouvelle vision du monde, où notre propre vie peut nous apparaître plus claire, plus transparente, et de plus belle « apparence ». Le « retour à la maison » montre que même ce que l'on ne « pouvait pas voir » jusqu'à prés ent avait pourtant un sens, que cela avait du bon ; on apprend que la souffrance elle-même était inscrite dans un projet de développement plus profond, où rien n'était superflu ni déplacé. Grâce à cette image, on apprend à se voir à nouveau soi-même, et à partir de ce moment-là, il n'y a plus rien devant quoi on devrait fermer les yeux. Après tant de souffrance, d'aliénation, de tourment et de bonne volonté, nos yeux ne s'ouvrent que pour nous permettre de comprendre finalement ceci : sur le chemin de notre vie, Dieu était notre guide et notre soutien (Tb 12, 15)10).

C’est là le rôle de l’accompagnateur bien formé. Parce qu’il part d’une anthropologie qui fait connaître la totalité de la nature humaine, parce qu’il marche à côté sans rien imposer, mais en faisant découvrir, parce qu’il est attentif à toutes les dimensions du réel, il permet à celui qui est dans la détresse, à celui qui ferme les yeux, à celui qui erre loin de la « Maison », de trouver un nouvel espoir, d’avoir une nouvelle vision du monde, de découvrir sa vie dans une plus belle apparence, dans une plus vive clarté et transparence. Il lui permet de découvrir que la souffrance est inscrite dans un projet de vie et de résurrection. Il n’est pas nécessaire de fermer les yeux. Au contraire, il faut les ouvrir à une nouvelle espérance.

Cette forme d’accompagnement, l’Institut Karol Wojtyla l’ouvre à tous ceux qui sont placés aux côtés d’un Tobie et qui sont appelés à être un compagnon qui marche avec. Elle l'ouvre aux prêtres, aux religieux responsables de formation, aux laïcs qui veulent se former pour aider.


Aline Lizotte


L’institut Karol Wojtyla
offre une formation à l'anthropologie adéquate
pour l'accompagnement de la personne.
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1 - Herbert Marcuse, né le 19 juillet 1898 à Berlin et mort le 29 juillet 1979 à Starnberg (Bavière), est un philosophe, sociologue marxiste, américain d'origine allemande, membre de l'École de Francfort avec Theodor Adorno et Max Horkheimer.

2 - Cf Hebert Marcuse, Eros et Civilisation, Les éditions de Minuit, 1963 (principalement le chapitre X).

3 - Cf Jean Pierre Changeux, L’homme neuronal, Fayard, 1983.

4 - Cf Paul Watzlawick, Une logique de la communication, Points, ou George Bateson, Vers une écologie de l’esprit, tome 1, Points, ou les œuvres de Virgina Satyr, fondatrice de la Thérapie familiale.

5 - Jean-Paul II, Audience générale.

6 - Cf Denis Vasse, La souffrance sans jouissance ou le martyre de l’amour, Seuil, 1998.

7 - Milton Hyland Erickson, né le 5 décembre 1901 à Aurum (Nevada) et mort le 25 mars 1980 à Phoenix (Arizona), est un psychiatre et psychologue américain qui a joué un rôle important dans le renouvellement de l'hypnose clinique et a consacré de nombreux travaux à l'hypnose thérapeutique. Son approche innovante en psychothérapie repose sur la conviction que le patient possède en lui les ressources pour répondre de manière appropriée aux situations qu'il rencontre : il s'agit par conséquent d'utiliser ses compétences et ses possibilités d'adaptation personnelles. Atteint de poliomyélite à l'âge de dix-sept ans, Erickson a été une figure emblématique du « guérisseur blessé », expérimentant sur lui-même, lors de sa rééducation, certains phénomènes qu'il met ensuite en application dans l'hypnose thérapeutique.

8 - Il est né dans le ghetto juif de Berlin en 1893, obtient son doctorat en médecine en 1921 et commence une spécialisation en psycho-analyse qu’il termine vers 1930. En 1933, il quitte l’Allemagne avec sa femme Laura au moment où les Nazis commencent à devenir dangereux. Avec l’aide d'Ernest Jones, il trouve un poste à Johannesburg où il séjourne une douzaine d’années. C’est durant cette période qu’il écrit avec sa femme, Laura, Ego, Hunger and Aggression, qui contient ses principales idées et surtout ses critiques concernant la psychanalyse. Il quitte l’Afrique du Sud pour de bon en 1946 pour s’installer à New-York d’où il rayonne à travers les États-Unis. Finalement il arrive en Californie à Esalen. C’est ce séjour où il enseignera quatre à cinq ans qui consacrera la Gestalt Thérapie.

9 - Paul VI, Humanæ Vitæ, 1968


www.asso-afcp.fr