Qui sont donc les "gens du voyage" ? titre La Newsletter
Éditée le
1er octobre 2010
Qui sont donc
les "gens du voyage" ?
Roulottes sur la route

Dans un film qui a beaucoup fait parler de lui lorsqu'il est sorti, La Rafle, on voit la boulangère du coin, femme plantureuse au verbe aigu, dire à haute voix, à la vue des Juifs rassemblés pour être conduits au Vélodrome d'Hiver : « Comme ça, on restera entre nous ! ».


Lettrine

emeurer entre nous ! C'est la réaction intime qui anime beaucoup de Français à la vue de ces Roms, Gitans, Tsiganes, qui érigent leurs campement illégaux, qui encerclent les grandes villes de caravanes « luxueuses », qui étalent leur fil à linge un peu n'importe comment, ces gens du voyage dont les enfants, sans éducation (sic), courent où ils veulent – enfants menteurs, frondeurs, adolescents turbulents prêts à la fronde, défiant toute autorité. Ce sentiment du « rejet de l'autre » ne pouvait qu'être un complice silencieux à la politique du Chef de l'État qui, après les incidents de Villeneuve (banlieue de Grenoble), en mai dernier, et de Saint-Aignan (Loir-et-Cher) en juillet, est monté aux créneaux du renforcement de la sécurité. A Villeneuve, un jeune-homme nord-africain de 27 ans et quelques-uns de ses amis ont perpétré un vol dans un « casino ». Karim Boudouda fut tué dans un échange de coups de feu avec la police. La nuit suivante, Villeneuve explosait : une foule d'émeutiers brûlait une centaine de voitures, saccageait un tramway et incendiait une annexe de l'Hôtel de Ville. A Saint-Aignan, Luigi Duquenet, 22 ans, fut tué par balles lors d'un contrôle routier dans des circonstances controversées. Le week-end qui suivit fut marqué d'une violence extrême (voitures brûlées, salle de mairie détruite par le feu, gendarmerie attaquée à la hache). « On ne tue pas un enfant comme ça! » répétaient les proches du défunt, tandis que sa mère était persuadée que « les gendarmes avaient eu l'intention de le tuer ».

A Villeneuve, c'est la communauté maghrébine qui était en cause ; à Saint-Aignan, ce sont ceux que l'on appelle « les gens du voyage ». Bien que ce soit à Villeneuve que le Président ait condamné la violence, dénoncé l'insuffisance des contrôles de l'immigration et stigmatisé une « déficience de l'intégration », tout en proclamant que « la nationalité française se mérite et que celui qui la reçoit doit montrer qu'elle a, pour lui, de la valeur », on a eu l'impression que, cet été, la minorité des « gens du voyage » a fait les frais du renforcement des mesures de sécurité. Plus de 300 camps « illégaux » ont été démolis, près de 1 000 Roms, originaires de Roumanie et de Bulgarie, ont été, entre le 28 juillet et le 17 août, reconduits aux frontières et ramenés chez eux. Certains ont été forcés, d'autres furent volontaires. Ces derniers ont accepté l'allocation de 300 € par adulte et de 100 € par enfant. La presse internationale s'est émue, le parlement européen s'est agité, l'Église catholique s'est inquiétée et un certain nombre de groupes humanitaires ont dénoncé cette politique « d'expulsion ».

Cette réaction semble avoir surpris les ministres chargés d'exécuter les volontés du Président : Éric Besson et encore plus Brice Hortefeux. Le ministre de l'immigration, Éric Besson, s'est étonné : pour lui, cette politique de reconduite aux frontières n'est pas nouvelle. Chaque année, la France lutte contre l'immigration clandestine qui lui vient surtout des pays de l'Est (Bulgarie, Roumanie). En 2009, il y eut 12 432 Roumains et Bulgares qui, volontairement ou contraints, furent renvoyés à leur pays d'origine. Pour Brice Hortefeux, le ministre de l'Intérieur, Brice Hortefeuxcette même politique se veut un sérieux avertissement à l'encontre de ceux qui « abusent du court délai de libre circulation », une lutte efficace contre les filières de l'immigration clandestine, une protection des mineurs qui deviennent souvent la proie des groupes mafieux et en même temps une guerre à la violence et à la délinquance des banlieues.

Mille reconductions aux frontières en l'espace de quinze jours, c'est un taux important. Trois cent destructions de campements « illégaux », c'est beaucoup ! Les deux actions ont été menées simultanément, de sorte que l'opinion publique les a confondues. Les campements illégaux sont le fait des « gens du voyage » qui s'installent sur des terrains qui ne sont pas officiellement déclarés « aires d'accueil » par les municipalités. Parmi ces « gens du voyage », beaucoup ont acquis la nationalité française. Cependant, ces groupes servent aussi de refuges aux émigrés de l'Est qui, bien qu'expulsés « volontairement » une première fois, reviennent après avoir vainement tenté de se réinsérer économiquement dans leur pays d'origine. « Un abus du droit à la libre circulation » proclame le ministre de l'Intérieur ! Légalement, sans doute ! Humainement, c'est à voir !

Toujours selon Hortefeux, cette clandestinité nourrit la délinquance et la violence ! Dans une conférence du 30 août, il affirmait que la délinquance provenant de jeunes de nationalité roumaine aurait augmenté, à Paris, de 138 % en 2009 et de 259 % pendant les derniers 18 mois et il ajoutait : « Aujourd'hui à Paris, la réalité est que près d'un auteur de vol sur cinq est un Roumain et un vol commis par un mineur sur quatre l'est par un mineur roumain. » Quelle est la réalité de ces chiffres ? Selon Laurent Mucchielli1, ces chiffres sont totalement invraisemblables. Dans la mesure où l'on peut calculer la part des étrangers pour les personnes mises en cause dans l'ensemble des crimes et des délits, on constate qu'en 2009, cette part (12,5 %) a baissé, par rapport à 2008 (13,5 %). Si dans cette part, il y avait une très forte augmentation de la délinquance des Roumains, il faudrait enregistrer une baisse chez les autres étrangers. Lesquels ? Où se situerait cette baisse ? Or l'on constate que dans les condamnations prononcées par les tribunaux français, le nombre des condamnés de nationalité roumaine a baissé de 6 % pour les deux années de 2007 et 2008. Où le ministre prend-il donc ses statistiques ?

Pour Viviane Reding, Commissaire européen chargée de l'application de la justice, la politique de sécurité appliquée cet été va à l'encontre de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne qui garantit la « libre circulation ». Le Commissaire luxembourgeoix qui aurait aimé accuser la France de discrimination se contentera de la poursuivre au sujet « de la non-transposition des garanties procédurales prévues par la directive sur la libre circulation des travailleurs, en cas d'expulsion » (délai d'un mois, procédure écrite, possibilité d'un appel). « Ce sont justement ces garanties » dit Viviane Reding, qui auraient pu encadrer l'expulsion des Roms. La procédure prévue pour le 30 septembre a été retardée par la Commission européenne. Elle pourrait être lancée le 28 octobre, à moins que, d'ici là, la France corrige le tir.

Le parlement européen n'a pas été le seul à parler. Une voix assez puissante s'est fait entendre : celle de l'épiscopat catholique et des divers organismes catholiques qui sont près des Roms. On a eu connaissance de la visite très médiatisée du Cardinal Vingt-Trois auprès du ministre Brice Hortefeux. Le cardinal Ricard, archevêque de Bordeaux, a, quant à lui, exprimé sa pensée avec force et simplicité : « On ne peut reprocher aux responsables de l'État de veiller à la sécurité de leurs concitoyens et de faire respecter les lois. Si des délinquants commettent des méfaits, ils doivent être sanctionnés. (..) Les gens du voyage (appelés aussi tsiganes) ont très mal vécu d'être assimilés aux Roms, population originaire d'Europe centrale (Hongrie, Slovaquie, mais surtout Roumanie et Bulgarie) et ceux-ci, à leur tour, ont été blessés d'être globalement considérés comme des délinquants réels ou potentiels. Propos belliqueux, évacuations musclées et images médiatiques fortes ont contribué à renforcer cette impression de stigmatisation. » Mgr Dominique Lebrun, évêque de Saint-Étienne, dit calmement l'impasse économique dans laquelle se trouve une grande partie des Roms : « Comment comprendre l'expulsion des Roms, lorsqu'ils occupaient un terrain municipal, avec un point d'eau ? Nous désapprouvons vigoureusement les actions spectaculaires de ces dernières semaines. Qu'apportent-elles sinon des nuits d'angoisse et de ressentiments ?2 »


Mais qui sont ces « gens du voyage » ?

Ce sont des Roms, des Tsiganes, des Manouches, des Bohémiens, des Gitans ? Dans l'esprit populaire, dans la presse écrite et même plus : dans la bouche des politiques, ces mots sont des synonymes. Et pourtant, ils désignent de vraies différences. Les Tsiganes ont toujours fait l'objet de légendes. On se souviendra peut-être de ces histoires de Bohémiens qui enlèvent des enfants ! Leur mode de vie, fondé sur l'errance, a suscité la curiosité et, pour y répondre, on a inventé des légendes. Ainsi cette légende « chrétienne », reprise maintes fois, et qu'on trouve dans un auteur moderne : J.-P. Clébert3.

Deux soldats romains sont chargés de se procurer quatre clous pour la crucifixion ; après deux tentatives sans succès auprès de forgerons juifs, que les soldats transpercent de leur lance devant leur refus, ils rencontrent un forgeron tsigane et lui ordonnent de forger les clous. Trois clous sont forgés mais, au moment où le quatrième est en préparation, les voix des forgerons assassinés demandent au Tsigane de ne pas terminer son travail. Les soldats prennent peur et s'enfuient. Le Tsigane reste avec le clou et, malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à le refroidir. Alors il s'enfuit, terrifié. Fatigué, il doit s'arrêter, mais à ses pieds il retrouve le clou. Quoi qu'il fasse, le clou réapparaît toujours et, quand le clou apparaît, les Tsiganes fuient. C'est pour cela qu'ils se déplacent toujours 4.

Une ethnie qui vient de loin

En juillet 2000, l'Union Romani International, rassemblée à Prague à l'occasion de son cinquième congrès international, a officiellement proclamé la naissance d'une nation « rom ». Une nation, certes, mais sans territoire et donc sans véritable pays d'origine. Sur quoi reposait cette déclaration ? Elle était le fruit de patientes recherches qui faisaient remonter ces groupes (Roms, Manouches, Gitans, Tsiganes) à l'Inde, plus particulièrement aux provinces du nord-ouest. L'unité qui permettait d'affirmer une origine unique à ces groupes, dispersés aujourd'hui dans différents pays d'Europe, se fondait sur des similitudes linguistiques entre leurs différents dialectes et les parlers populaires dérivés du sanscrit. Le premier à en formuler l'hypothèse fut un théologien hongrois : Valyi Istvan. On continua les recherches et l'examen des archives permit de retracer le passage de ces populations « nomades » et l'émigration de ces groupes, à travers leurs longs parcours jusqu'aux différents pays d'Europe.


« En 2000 a été proclamée la naissance
d'une nation rom, mais sans territoire
et sans véritable pays d'origine »

Carte des migrations de roms à travers les âges

Ces migrations eurent lieu par vagues successives entre le IXe et le XVIe siècle. Au XIIe siècle, on commença à identifier des groupes tsiganes en Crète et en Serbie. Au XVIe siècle, la dispersion des groupes s'étendit sur toute l'Europe. Cependant, dans le langage populaire, tous ces gens viennent de la « Petite Égypte », c'est-à-dire de ce territoire nommé ainsi par les Turcs, qui comprend la Syrie, la Grèce, Chypre, bref les territoires du « Croissant fertile ». C'est ainsi que, dans le langage populaire, on les qualifiera d'Égyptiens, nomination qui selon les différentes langues populaires, donnera en Gitans en français, Gitanos en espagnol, Gypsies en anglais ou Tigan en Roumanie, ce qui donne, en France : Tsiganes. Certains groupes venant de Bohême seront qualifiés de Bohémiens, Boemianos.


Une ethnie qui se diversifie en plusieurs communautés

Le nom Tsiganes est donc un nom qui vient de l'extérieur, un exonyme ; il désigne une communauté linguistique qui possède des caractéristique communes, celles de ces groupes humains qui, dans leurs longues migrations au travers des siècles, furent à la recherche de territoires européens favorables à leur existence. A l'intérieur de ce groupe, différentes communautés se sont différenciées tels les Roms, les Manouches, les Gitans, etc. Ces noms sont des endonymes, c'est-à-dire des appellations que les diverses communautés se sont données pour marquer leur différences. Le nom de Dom ou Rom - homme dans le langage romani - qualifie 70 % des tsiganes en Europe, principalement ceux qui viennent des pays de l'Est. Ils se reconnaissent comme différents des Gitans dont l'origine est l'Espagne ou le Portugal. L'appellation Manouche (de l'indien Manusch : homme) renvoie à des groupes installés en France depuis le XVe siècle et plus particulièrement à l'ouest et au nord. Il y a encore la désignation Yéniche, nom qui viendrait aussi d'une dénomination indienne mais qui serait porté par des groupes qui, au XVIIe siècle, auraient, pour des raisons mal connues, adopté le mode de vie des Tsiganes. Ainsi, comme l'écrit fort bien Bernard Formoso, « la société tsigane est fragmentaire, en raison de sa dispersion internationale, en raison d'emprunts multiples au folklore des sociétés d'accueil, emprunts qui, au fil des migrations répétées, deviennent des traits culturels spécifiques et éléments de distinction, emprunts qui définissent et démarquent les groupes5 ».


« L'appellation "gens du voyage" enfouit
sous l'indifférence des communautés diverses
qui ont une véritable identité ethnique »

Ces diverses communautés ne se reconnaissent nullement comme des « gens du voyage ». Ce terme est pour elles une appellation que leur ont donnée les Gadjé, (mot signifiant étrangers) et qui marque l'opposition entre « Nous/Tsiganes » et « Eux/non-Tsiganes ». Les Gadjé sont les résidents des pays d'accueil !! Ce sont surtout les pouvoirs publics qui cherchent à nommer ceux qui ont reçu la nationalité française et qui, de ce fait, ne peuvent plus, selon la Constitution, être désignés par leur propre nationalité. L'appellation « Gens du voyage » pourrait avoir un avantage : celui de combattre la discrimination dont avaient souffert les Tsiganes. Mais elle enfouit, sous une vaste indifférence, des communautés diverses qui ont une véritable identité ethnique. Au XVIe, on parlait, sans mépris peut-être au début, des populations autochtones de l'Amérique du Nord, en les qualifiant de « sauvages », c'est-à-dire d' « hommes de la forêt », alors qu'il y avait des Algonquins, des Hurons, des Iroquois. Aujourd'hui, on parle des Roms, des Gitans etc... en les dénommant « gens du voyage », terme pudique qui finira sans doute par désigner un mépris, sinon un rejet, comme il en était advenu avec le mot « sauvage » !

Aire d'accueil pour caravanes

Des communautés qui possèdent une vraie culture...

Quelle est la perception des Tsiganes, chez ceux qui n'en sont pas ? Cette perception se focalise autour de quelques préjugés. Ils sont étranges par leur habits, étranges par leurs mœurs où l'on décèle une joie de vivre qui fait envie, tout en éveillant un soupçon. Ils ont l'air pauvres et ne le sont pas vraiment (il n'y a qu'à regarder les grosses cylindrées et les caravanes luxueuses !), ils élèvent leurs enfants avec une trop grande liberté et sont toujours en déplacement, ils ne respectent pas la propriété publique (ils brisent tout ce que l'on met à leur disposition). Sont-ils vraiment un peuple ? Ne sont-ils pas plutôt des individus errants, isolés, réunis par les mêmes mœurs vicieuses ? Une véritable unité nationale semble dès lors impossible, puisqu'ils n'ont aucune référence territoriale, aucune véritable identité culturelle, aucun gouvernement assez puissant pour les défendre. Dans quelque pays que ce soit, ils apparaissent comme des marginaux. En conséquence, les Roms sont la communauté d'Europe la plus rejetée et la plus marginalisée. Ce peuple ne bénéficie ni de la protection de ses libertés nationales, ni de ses droits collectifs dans aucun État, ce qui est en flagrante contradiction avec les actes et les documents internationaux6. Les Tsiganes (surtout Roms) sont, à l'heure actuelle, une communauté nationale sans frontières. Les renvoyer « à leur pays d'origine » est une véritable facétie. S'ils ont quitté la Roumanie ou la Bulgarie, c'est que, là-bas, ils étaient dans une situation de pauvreté infra-humaine. A leurs yeux, ils ne sont pas des émigrés en exil, ils sont une communauté qui se déplace pour vivre une vie meilleure. Ce qu'ils font depuis des siècles.


...et dont l'unité identitaire s'appuie sur la famille

Faut-il en rester là ? Ce serait injuste et, surtout, cela constituerait une contre-vérité. Les Tsiganes ne sont pas des individus errants. Ils forment une vraie culture qui a ses propres sources d'identité.


« Leur culture la plus flagrante est l'organisation
communautaire fondée sur la famille élargie »

La plus flagrante est l'organisation communautaire, fondée sur la famille élargie. C'est le roc de l'unité du groupe, la source de la sécurité personnelle et communautaire, la valorisation de la proximité familiale au quotidien, le lieu de socialisation des enfants et de la transmission du savoir. Cette famille élargie est composée de plusieurs noyaux conjugaux. Les ancêtres sont ceux qui ont constitué le noyau initial. Chaque unité conjugale, regroupant plusieurs enfants, vit en lien de proximité avec toutes les autres unités conjugales. Chacune a une certaine aire d'autonomie mais la vraie famille, c'est la communauté de toutes les familles. On se rassemble quotidiennement pour travailler, débattre des problèmes économiques, décider d'un déplacement pour trouver de meilleurs marchés ou pour assister à une manifestation sociale ou religieuse (pèlerinages). L'« être ensemble » est une dimension de la vie sociale. On partage tout : émotions joyeuses ou douloureuses, difficultés et prospérité, mariages, naissances, deuils. C'est l'appartenance à un réseau de parenté et non à un territoire qui définit cette identité : si je suis Manouche, Rom, Gitan, etc..., c'est parce que j'ai des frères, des cousins, manouches, roms et gitans7...

Cette famille élargie forme une unité productive. Le métier se transmet de père en fils et s'exerce avec tous les fils et souvent les oncles et les cousins. On partage les contrats négociés. On favorise ainsi les compétences complémentaires, Fabrication de panierspolyvalentes et la pluri-activité. En général, l'activité économique s'exerce sur des petits métiers : récupération et recyclage de matériaux, rénovation des voitures usagées, marché de petits objets ménagers etc... Ces travaux ancestraux sont souvent remis en cause par le développement économique moderne et les grandes industries qui s'occupent maintenant du recyclage. Cela force les familles tsiganes à trouver d'autres débouchés économiques et à faire face aux lourds prélèvements fiscaux qui leur sont imposés.

Cette famille est à elle seule une autarcie sociale. En général, dans tous les pays où ils s'installent, les Tsiganes sont perçus comme vivant en marge de la société qui les accueille. Ils se marient entre eux et existent entre eux et pour eux. Les relations entre les familles tsiganes et les groupes sociaux qui les entourent sont dominés par l'opposition. Cela ne concerne pas que les Gadjé. Cette autarcie s'étend aussi à toutes les communautés tsiganes. Les Roms se méfient des Manouches et ces derniers sont suspicieux vis-à-vis des Yéniches. Christophe Robert raconte le fait suivant, qui manifeste cette défense instinctive du groupe en face de « l'Autre » :

Un mercredi, un agent de la Société protectrice des animaux (SPA), sollicité par un voisin « bienveillant », est venu sur le terrain des grands-parents afin de « contrôler les conditions de vie des animaux ». Seuls quelques jeunes enfants étaient présents ce jour-là pour « accueillir » le nouveau venu. Les enfants ont immédiatement établi une frontière entre eux et l'agent: ils se sont précipités devant la grille de la cour puis regroupés face à lui sans le laisser entrer. L'attitude des enfants (dont le plus âgé avait douze ans), en réaction à l'accusation de l'agent, fut étonnamment rigide, distante et protectrice, à tel point qu'il semblait impossible qu'une bonne relation s'instaure. Après avoir échangé quelques phrases, l'agent de la SPA, manifestement intimidé par le déroulement de l'interaction, est reparti sans avoir accédé aux animaux. À la suite de son départ, les enfants n'ont cessé de rire comme s'il s'agissait d'un jeu. Ils paraissaient « ressourcés » par un sentiment de regroupement, d'appartenance, fiers d'avoir su veiller à l'intimité de leur espace 8.

L'itinérance

La mobilité des communautés tsiganes a toujours suscité un malaise, de la peur et même du rejet. On semble ne pas pouvoir admettre qu'il s'agit là d'un trait culturel important. Cette mobilité est souvent nécessaire, étant donné les mœurs sociales et économiques de l'unité familiale. Les « gens du voyage » se déplacent non pour s'amuser et se distraire, mais pour trouver un emplacement où vivre.

Cette façon d'exister rencontre une opposition qui va de l'exclusion au rejet total. Sous l'Ancien Régime, les Bohémiens, Nomades, Romanichels étaient bannis, interdits de séjour, envoyés aux galères, emprisonnés. En 1662, Colbert définit le « délit du nomadisme » et, en 1682, Louis XIV proclame une Déclaration contre les Bohémiens. C'est la politique de l'exclusion. En Autriche, on assiste à une politique d'intégration forcée. Marie-Thérèse oblige tous les Tsiganes à vendre leurs chevaux et leurs voitures, à s'installer sur des terrains donnés par de grands propriétaires, à construire une maison. Tout devient contrôlé : les déplacements, les vêtements, la langue, la nourriture, les métiers. A partir de 1773, le mariage entre deux Tsiganes est interdit, le mariage mixte récompensé et les enfants sont retirés à leurs familles et donnés à des familles paysanes pour y être éduqués. C'est une politique de réduction. A partir du XIXe siècle, on sélectionne, on crée un carnet anthropométrique pour repérer les populations « nomades » et les forcer à une sédentarisation. Cette politique de sélection conduira le régime nazi à envoyer des centaines de milliers de Tsiganes européens dans les camps d'extermination.


« Durant des siècles, les diverses politiques ont eu
pour finalité la disparition complète des communautés tsiganes »

Durant ces périodes, les diverses politiques se sont axées vers une seule finalité : arriver à une disparition complète de cette minorité par l'exclusion, la ségrégation ou l'intégration. Ces politiques semblent cependant s'être fourvoyées. Il a fallu repenser l'intégration des minorités. L'Occident, faut-il le rappeler, est sorti de l'antisémitisme xénophobe lorsque la Société des Nations a reconnu et déterminé un territoire national pour le peuple juif. Un peuple qui possède un territoire national est un peuple que l'on respecte. Mais, par définition, les Tsiganes n'ont pas de territoire national ! Alors que faire pour intégrer ces familles, tout en respectant leurs différences ?

Carnet de circulation

Le 3 janvier 1969, en France, on a supprimé le carnet anthropomorphique. Il a été remplacé par un carnet de circulation qui distingue trois catégories de personnes : 1° les commerçants ambulants, 2° ceux qui se déplacent en caravane et qui n'ont pas de domicile fixe et 3° ceux qui ne disposent que de ressources aléatoires et qui se déplacent pour vivre : ce sont les Nomades. Ils ne s'identifient plus selon des mensurations corporelles mais selon leur mode de vie. Le carnet anthropomorphique est remplacé par un carnet de circulation, lequel doit être visé tous le trois mois. Cependant, pour que sa validité soit confirmée, il faut que les personnes puissent déclarer une commune comme point fixe. Bien que la grande partie des « Nomades » visés soit de nationalité française, ce carnet de circulation n'est pas une carte d'identité. C'est un instrument administratif qui permet de contrôler la population « nomade ». Faute de pouvoir déclarer un domicile fixe - on refuse de reconnaître la caravane comme un logement -, le Tsigane peut jouir de la nationalité française mais n'a pas d'identité administrative. Ne pas avoir de carte d'identité prive ces personnes du droit d'être inscrits sur une liste électorale et aussi de certains droits sociaux et économiques qui s'attachent à la reconnaissance administrative de l'identité comme, par exemple, la négociation d'un prêt bancaire pour l'achat d'une nouvelle caravane. Cela rend aussi fragiles leur droit de séjour et leur droit à la libre circulation. Il vaudrait mieux, pour elles, se sédentariser, c'est-à-dire « s'assimiler ! »

La loi de 1969 procéda à l'instauration d'espaces réservés pour les familles des Nomades. Ce sont les aires d'accueil. Le premier a vu le jour à Laval. Cette loi fut remplacée par la loi Besson du 31 mai 1990 qui exigeait que chaque commune de plus de 5 000 habitants prévoie les conditions de passage et de séjour des Gens du voyage sur son territoire, en créant des terrains aménagés et des aires d'accueil pour les recevoir. Cette loi est fondamentale. Elle reconnaît le droit des populations tsiganes à une mode de vie autre que celui des autres habitants d'un même pays. Mais elle n'a pas, pour autant, changé les mœurs. Dix ans après la promulgation de la loi Besson, le bilan quantitatif des aires d'accueil est extrêmement négatif. Non seulement il n'y a qu'à peine un tiers des terrains prévus, aménagés en aires d'accueil, mais, de plus, le confort de ces terrains est souvent très inférieur aux normes de la loi : manque de bornes électriques, manque de points d'eau, pas de douche ou douche à l'eau froide, insuffisances de toilettes. Souvent, ces aires sont trop petites pour accueillir toutes les familles. Par exemple, en Ile-de-France, seulement 65 communes de plus de 5 000 habitants sur 327 (soit moins de 20 %) ont créé des terrains aménagés.

Devant l'échec de la loi, une nouvelle loi promulguée le 5 mai 2000 voulut redynamiser la loi Besson, en permettant aux préfets d'aménager eux-mêmes des aire d'accueil pour les gens du voyage. Cette loi permet aux représentants de l'autorité administrative de passer outre aux répugnances des habitants de la commune, réticents à accueillir des gens du voyage. Mais elle favorise une politique de ségrégation. Elle ne change pas grand chose au rejet des populations nomades, tout en renforçant la lutte contre le « stationnement sauvage » et contre les camps illicites. Cependant, les élus locaux peuvent évoquer l'autorité préfectorale dans la difficile tâche d'accueillir les Gens du voyage. Beaucoup d'entre eux manifestent parfois un certain manque d'enthousiasme à aménager des terrains prélevés sur les biens de la commune et affichent plutôt leur désir de voir les gens du voyage s'installer dans « la ville d'à côté ».

En réalité, non seulement les terrains d'accueil sont très insuffisants, mais souvent ils sont indécents. Ils sont situés dans des zones insalubres, près des déchetteries, sous des lignes à haute tension, en marge de la commune, dans des lieux isolés. Ils sont dépourvus du confort élémentaire. « En payant cent vingt euros par mois et par caravane, Camp de caravanesje trouverais normal d'avoir accès à une douche qui marche et avec de l'eau chaude. Pas vous ? » dit un voyageur de la communauté urbaine de Strasbourg. « On est obligé de brûler nos poubelles pour ne pas que les rats s'installent sur le terrain » dit un Manouche du Val-d'Oise. « Personne ne vient ici, ni les éboueurs, ni la police, ni le facteur, on est complètement à l'abandon et pourtant on paye ! » ajoute un autre Manouche des Yvelines

On comprend que, devant l'insuffisance de cette politique, les campement sauvages se multiplient. Les maires protègent leur commune comme ils le peuvent : on creuse des tranchées autour des terrains vacants, on met des clôtures de fer, des clôtures de verre, on appelle les pouvoirs publics qui expulsent les intrus. Brice Hortefeux a opéré, cet été, de façon « musclée » : il a démoli près de 300 campements illicites !

Que répondre au ministre de l'Intérieur, sinon ce qu'écrivait au maire de Courcouronne une lettre collective des mouvements sociaux : « Quand l'espace social est interdit, comment faire pour s'y inscrire, sinon s'unir pour s'imposer ? Voulez-vous que nous regardions la manière d'expulser des familles à 6 heures du matin, le nombre de policiers armés et casqués, les intimidations, les traques parfois ? »9


« La politique des aires d'accueil,
en raison de ses insuffisances et déficiences,
est une politique camouflée d'intégration »

La politique des aires d'accueil, en raison de ses insuffisances et de ses nombreuses et graves déficiences, n'est pas une politique d'accueil, mais une politique camouflée d'intégration. En restreignant les aires d'accueil, malgré la loi Besson, en obligeant les populations nomades à s'y arrêter de façon exclusive, en les équipant souvent de manière indécente, on espère repérer, contrôler cette communauté. On croit peut- être répondre au sentiment intime d'une certaine population qui conclut, comme le disait la boulangère du film La Rafle, « On est mieux entre nous » !

Cette politique favorise l'itinérance plutôt qu'elle ne la réduit. Dans l'esprit de la population résidente, celui qui vit en caravane n'a pas de domicile fixe. C'est un voyageur, un campeur, un nomade. Un chargé de mission départementale dans les Yvelines exprime bien cette ambivalence des populations nomades : « On n'arrive jamais à savoir ce qu'il veulent. Il disent vouloir rester en caravane et en réalité, ils restent sur le terrain pratiquement toute l'année. » Pour le Tsigane, vivre en caravane, c'est avoir un logement qui se déplace selon l'extension du marché économique. C'est avoir la possibilité de partir à la conquête d'un nouveau marché si celui de l'ère géographique où l'on s'était installé s'épuise. L'unité sociale du Gitan n'est pas une unité territoriale. Son unité sociale, c'est la famille. La caravane permet de la transporter, de mouvoir ainsi son unité sociale, de déplacer tout le groupe, y compris les enfants, sans en perturber l'équilibre interne. On va ailleurs, mais on y va tous ensemble ! Même si certains groupes se sédentarisent, même s'ils construisent des habitations en dur, on garde à côté la caravane. C'est le moyen le plus sûr d'adaptation sociale et économique. Refuser de reconnaître la caravane comme un logement, c'est refuser au Tsigane qui en est le propriétaire toute aide au logement, tout prêt bancaire pour « cet objet de luxe ». C'est aussi le réduire à des pratiques frauduleuses pour se procurer l'argent qui lui est nécessaire pour se loger. Cela touche gravement son équilibre économique. Que lui reste-t-il ? Se déplacer de région en région pour avoir une vie décente. C'est-à-dire renoncer à être Tsigane ! Mais quand on a dans le sang une culture qui a ses racines au IXe siècle, on renonce difficilement à être ce que l'on est !

Tract appelant à la freternitéOn a beaucoup gaussé sur l'action de Mgr Robert Le Gall qui, devant des milliers de fidèles à Lourdes, s'était ému des expulsions de Roms et de leur médiatisation, et avait lu une lettre du 13 août 1942 de Mgr Saliège qui évoquait des « scènes d'épouvante » dans des camps proches de Toulouse et exhortait les chrétiens à ne pas oublier que les Juifs sont « nos frères, comme tant d'autres ». Le gouvernement s'est dit indigné. Car on n'expulse pas les Roms dans des wagons à bestiaux, on ne les dépouille pas de leurs biens, ce n'est pas une « rafle », on leur donne de l'argent et on espère seulement qu'ils ne reviendront pas ! Oui, mais la manière dont on l'a fait, cet été, ne règle rien ! Les Roms reviendront car la Bulgarie et la Roumanie sont des pays exsangues qui ne peuvent pas les intégrer. Et ils ne veulent pas être intégrés ! Monseigneur Le Gall a probablement touché juste! Certes, le SORT des Juifs, conduits aux camps d'extermination, n'est pas comparable aux Roms retournés dans leurs « pays d'origine » en avions climatisés! Mais le sentiment qui a animé 56 % des Français approuvant l'action de l'administration a quelque chose de semblable. Il se nourrit d'une même peur devant l'étrangeté de l'Autre, du même malaise devant des mœurs si différentes. L'Autre est mon frère ! C'est cela qui est difficile à vivre !


Aline Lizotte


Photos : Foto-AG Gymnasium Melle, Trace / Wikicommons




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