Parlons de la magie ! titre La Newsletter
Éditée le
1er août 2009
Parlons de
la magie !
Jeune fille feuilletant un livre magique

La sortie du 6ème film de la saga Harry Potter (Harry Potter et le Prince de sang-mêlé) n'a pas manqué de faire ressurgir les imprécations d'un groupe d'évangélistes du Sud-est américain. Malheureusement, certains chrétiens tombent dans ces excès et sont prêts, sans avoir lu une seule ligne des sept livres parus, à exécrer cette série, pourtant l'une des œuvres de fiction littéraire qui deviendra dans la suite de l'histoire un chef d'œuvre. Le but de cette newsletter n'est pas une défense de l'oœuvre de J.K. Rowling. Il est de fournir quelques pistes de réflexion sur la véritable nature de la magie. Cela peut permettre de rectifier certains jugements sur Harry Potter. Je suivrai, pour ce faire, l'étude très intéressante et fortement documentée de Owen Davies1. Mais ce n'est pas la seule source de références possibles et de plus ce n'est pas la seule source à laquelle je ferai appel.


Lettrine

n entrant un peu plus dans cette histoire de la magie, on comprend mieux l'esprit humain et l'on maîtrise ses réflexes primaires de peur qui assimilent le mot au diabolique. Ce n'est pas qu'il faille nier l'existence du Prince des Ténèbres, mais il ne faut pas l'assimiler aux imaginaires surexcités en mal de compensation. Une étude attentive de l'étonnant succès des livres de « magie » montre, pour sa part, cette tendance inhérente à l'esprit de l'homme à projeter dans le réel, l'irréel de la mythologie, de la fiction, de la romance, de la magie. Pourquoi ? L'esprit humain cherche à se consoler, à projeter ses peurs inconscientes, à se revêtir de puissances extérieures et « surnaturelles », à se donner des moyens d'exaction contre toute personne qui semble la menacer. Qu'il y ait derrière tout cela une attaque subtile du Prince du Mensonge, on ne le niera pas. Mais ce Prince, Adversaire de Dieu et ennemi de la race humaine, n'est pas le Satan des grimoires anciens et nouveaux !

De plus, toute œuvre de fiction n'est pas à rejeter dans le domaine des ténèbres. S'il fallait condamner toute la mythologie, que ferait-on des œuvres d'Homère, des chefs d'œuvre de Shakespeare, de nos classiques (Corneille, Racine, Molière) et de tant d'autres ? S'il fallait condamner toute la fiction, que ferait-on des contes de fées et des maîtres qui les ont élaborés ? Les contes de fées (The fairy tales, l'expression anglaise est plus juste qui met l'accent sur la fiction créative) ne sont pas des contes innocents ; ce ne sont pas des hagiographies qui se cachent ! Loin de là ! Ils n'en sont pas moins des chefs-d'œuvre qui atteignent, avec une rare maîtrise, le fond de la psychologie enfantine et adolescente non seulement dans ses comportements visibles mais dans ses arcanes inconscientes2 ! Ils sont indispensables, comme le sont toutes les œuvres de fiction, roman, théâtre, poésie, à l'équilibre moral et spirituel de l'esprit humain.


Un argument d'autorité : une réhabilitation journalistique de Harry Potter

Dans Zénit du 15/07/2009 on trouvait ceci : Pour L'Osservatore Romano, le 6ème film Harry Potter est « convaincant », notamment grâce à une claire démarcation entre le bien et le mal. Le quotidien en italien de la Cité du Vatican, qui n'avait naguère pas ménagé ses réserves, a salué la sortie du film en Italie et dans le monde entier ce mercredi. Dans son édition des 13-14 juillet 2009, L'Osservatore Romano titre : « Décors apocalyptiques et résultats convaincants pour le film Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé ». Le sous-titre précise : « La magie n'est plus un jeu surprenant ». L'article est dû à la plume de Gaetano Vallino, qui souligne les qualités du film : « Un mélange de suspense surnaturel et de romantisme », et une plus grande « crédibilité » des aventures. Mais surtout, l'enjeu devient clairement « l'affrontement final entre le bien et le mal », et il s'agit « d'empêcher les forces des ténèbres d'avoir le dessus ». Le quotidien salue cette claire démarcation entre « ceux qui agissent en vue du bien » et ceux qui « font le mal », en sorte que « le spectateur et le lecteur n'ont pas de difficulté à s'identifier avec les premiers ».

Ce que dit L'Osservatore Romano est vrai de toute la série, même si cela devient plus manifeste au 6ème livre (Le Prince de sang mêlé), et surtout au 7ème livre (Les reliques de la mort). Mais on ne peut que se réjouir de cette appréciation de l'Osservatore Romano.


Une distinction de mots

Pour bien s'y retrouver, il faut en tout premier lieu définir les mots. Premièrement, distinguons ce qu'est une œuvre de fiction. Si l'on suit Aristote dans son traité sur la Poétique, nous dirons qu'une œuvre de fiction est principalement une œuvre d'imitation des actes des hommes. Or, nous fait remarquer Aristote, « l'imitation est naturelle aux hommes et se manifeste dès leur enfance, car c'est au moyen de celle-ci que l'homme acquiert ses premières connaissance. De plus, tous les hommes prennent plaisir aux imitations »3. Si l'imitation nous est si agréable, c'est qu'elle est un moyen facile d'apprendre, car elle vient solliciter l'imaginaire et toute la partie affective de notre être. Nous avons plaisir à regarder, dans la tragédie, des actes à caractère élevé et complets de ceux qui sont supérieurs à la réalité, comme les héros d'Homère4, parce qu'ils sont meilleurs que nous. Nous avons aussi plaisir à regarder dans la comédie « l'imitation d'hommes de qualité morale inférieure, non en toute espèce de vice, mais dans le domaine du risible, lequel est une partie du laid. Car le risible est un défaut et une laideur sans douleur ni dommage »5. Cette représentation du « vice » dans ses aspects « ridicules » ou « risibles » crée en nous une disposition affective à l'éviter, tout comme la représentation de la vertu dans ses aspects du beau crée en nous une disposition à imiter.

Lorsqu'Aristote donne les diverses parties de la tragédie, il insiste sur la plus importante : la fable (plus exactement en grec mythos), qui est « l'enchaînement des actes faits par les hommes »6. L'important est donc la manière dont l'auteur crée le déroulement des actes qu'il présente, déroulement qui permet de connaître le caractère des personnages. Cette création doit obéir à une loi impérative, la vraisemblance. C'est principalement par cet enchaînement logique des actes portés à la vue du lecteur ou du spectateur que ce dernier est conduit au sentiment qu'il recherche et qui cause son plaisir : le sentiment de beauté des actes nobles ou le sentiment du ridicule qui déclenche le rire. Ce plaisir n'est pas atteint par la seule description des caractères, ni par le style, ni par les artifices de la création, il doit découler principalement de la fable. Plus l'œuvre poétique obéit à cette loi, plus elle grande ; plus elle s'en éloigne, plus elle est médiocre.


« Une œuvre de fiction peut adopter plusieurs genres littéraires
et se distingue par les moyens employés
pour présenter la fable ou le mythe central »

Une œuvre de fiction peut adopter divers genres littéraires : théâtre, poésie, roman, fabliaux. Ces œuvres se distingueront par les moyens employés pour présenter la fable ou le mythe central : l'épopée met en évidence les actes des dieux ; la tragédie, les actes des hommes ; le roman narre en langage cursif et non métrique les actions des hommes et les évènements qui les provoquent ; le fabliau emploie le raccourci de la métaphore pour présenter sa fable. Le cadre culturel dans lequel se déroule la fable est un accessoire à la présentation du mythe. Y a-t-il un lien entre l'Odyssée d'Homère et Le Seigneur des anneaux de Tolkien ? Oui : les actes nobles d'Ulysse et d'Aragorn. Un lien entre Antigone de Sophocle et la saga de Harry Potter ? Oui : les actes de l'un et de l'autre inspirés par l'amour. Un lien entre Mackbeth de Shakespeare et La Guerre des étoiles de Luckas ? Oui : les actes de l'un et de l'autre inspirés par la passion de la puissance.

Si la fable est le centre d'une œuvre de fiction, cela permet de distinguer tout autre récit qui s'en rapprocherait et qui n'est pas une « fantaisie ». S'en rapprochent : le mythe et les grimoires qui présentent la magie. Les mythes d'Hésiode peuvent avoir inspiré Homère ou Sophocle, mais ces deux auteurs ne sont pas les créateurs des mythes. Le mythe existe bien avant l'apparition de l'épopée ou de la tragédie grecque.

Qu'est-ce que le mythe ? Empruntons sa définition à Mircea Eliade : « Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des « commencements ». Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des Êtres Surnaturels, une réalité est venue à l'existence, que ce soit la réalité totale, le Cosmos, ou seulement un fragment : une île, une espèce végétale, un comportement humain, une institution. C'est donc toujours le récit d'une « création » : on rapporte comment quelque chose a été produit, a commencé à être. Le mythe ne parle que de ce qui est arrivé réellement, de ce qui s'est pleinement manifesté7. »

Le mythe se donne donc comme une histoire réelle et engendre une attitude religieuse en tant qu'il se présente comme une histoire sacrée se situant dans un temps et dans un espace sacrés, c'est-à-dire soustraits, au-delà du monde profane des hommes. Oiseau VareghnaSi le mythe engendre une religion, la magie en découle. La magie est l'action produite par le « mage » ou le sage de l'Extrême Orient qui, à la suite de Zoroastre, sage de Perse, connaît les forces de l'univers et enseigne la doctrine spirituelle de son dieu Ahura Mazda afin de procurer aux hommes le bonheur. La doctrine du Zoroastre (une ou plusieurs personnes ?) divise l'univers en deux parties qui se retrouvent en chaque homme, l'une bonne et l'autre mauvaise. On reconnaîtra cette philosophie dans les textes spirituels de l'hindouisme, du bouddhisme, du manichéisme. C'est de Zoroastre que viendraient les premiers écrits de la sagesse persane puisque, selon Pline l'Ancien (30-79 A.D.), c'est Eudore qui calcula que les règles du Zoroastre, pour connaître l'univers, ont été établies 6000 ans avant Platon.

Connaître les forces de la nature, c'est aussi connaître la puissance des dieux. Les connaître pour les contempler donne naissance à une attitude religieuse, et même plus tard en Grèce à la philosophie. Les connaître pour utiliser leur puissance dans la destinée des hommes donnera naissance à la magie. Mais si l'univers est double, une partie bonne et une partie mauvaise, il y a donc des puissances divines bonnes et des puissances divines mauvaises. Chercher à conjurer les puissances bénéfiques comme les puissances maléfiques pour interférer sur le destin des hommes, c'est le but de la sagesse pratique des « savants » persans auxquels on a donné le nom de « mages ». Le grimoire, quant à lui, est une sorte de grammaire ou un recueil d'actes, de rites, de mots qui permettent de donner à des objets ou à des personnes le pouvoir d'utiliser les forces divines bonnes ou de se prémunir contre les esprits mauvais. L'histoire des grimoires permet de comprendre comment a évolué, dans l'esprit des hommes, ce concept persan qui vient des profondeurs de l'histoire : l'utilisation des puissances surnaturelles pour déterminer son sort. Les grimoires européens sont nés principalement à l'époque médiévale, où se côtoient très largement la vraie religion, avec son architecture théologique, et la superstition populaire.


« Chercher à conjurer les puissances bénéfiques et maléfiques
pour interférer sur le destin des hommes,
c'est le but de la sagesse pratique des mages »

Il y a donc une distinction très importante entre une œuvre de fiction et un présentation de la magie. Quel que soit le cadre inventé par l'auteur, l'œuvre fictive se déroule toujours dans l'irréel où, selon la loi de la vraisemblance, elle imite les actes des hommes ; l'œuvre magique présentée dans les grimoires se veut d'emblée une entrée dans le réel des actes des hommes, et prétend utiliser les forces surnaturelles pour le changer et modifier l'actualité de leurs comportements.


Histoire des grimoires

L'histoire des livres de magie a évolué selon les périodes de l'histoire politique et religieuse européenne. Mais l'exportation de ces livres vers le Nouveau Monde a apporté quelques nouveautés.


Période médiévale

La plus grande partie des grimoires de la période médiévale vient d'un amalgame entre les philosophies du Zoroastre qui représente la culture babylonienne, les papyrus de la période hellénistique de l'Égypte et les influences des religions qui traversent la période médiévale : hébraïque, chrétienne et islamique. Les plus anciens papyrus contenant des textes se référant aux pratiques magiques sont de la période qui s'étend du 5ème au 1er siècle avant Jésus Christ. Ils sont écrits en grec, en ancien égyptien, en copte. Les papyrus de l'ancienne Égypte contiennent des pratiques visant à la protection de la santé ; les papyrus gréco-égyptiens sont beaucoup plus centrés sur les ambitions du magicien : acquisition des richesses, succès social, conquête sexuelle. Ces dernières caractéristiques se retrouveront dans la plus grande partie des livres magiques traversant la période médiévale et feront, presque exclusivement, le thème des pratiques magiques de la Renaissance à nos jours.


La religion juive

La religion juive est bien entendue perçue au travers de la Bible, et principalement du Pentateuque attribué à Moïse. Du point de vue de la culture de la magie, Moïse fut redéfini plutôt comme un Égyptien que comme un Juif. Les gestes et les « écrits » de Moïse sont ceux d'un « mage » pénétré de la culture égyptienne, à laquelle il apporte une note personnelle. Il est présenté comme celui qui possède les forces et les puissances cachées de la sagesse égyptienne, capable de vaincre les « mauvais esprits » et les forces du mal en vue de les soumettre à un unique Dieu, le sien ! C'est pourquoi, aux côtés du Pentateuque officiel, on vit apparaître des écrits qui révèlent la « sagesse magique de Moïse ». Le principal de ces écrits s'intitule les Huit livres de Moïse. Un autre grand mage de l'Ancien Testament est Enoch, considéré comme le fondateur de l'astrologie. En gravant son enseignement sur la pierre des temples, il préserva la sagesse des mages antédiluviens et la sagesse représentée par les enseignements d'Hermes Trismegistus (le Trois fois grand), celui qui réunit la sagesse du dieu égyptien Thot et celle des Grecs.

Enfin, l'un des personnages de la Bible le plus usité dans les grimoires est Salomon. La réputation de sagesse que lui fit la Bible incita à le considérer comme un grand astrologue, celui qui connaît les forces de l'univers et par conséquent les esprits du monde. Le Livre des Proverbes, qui lui fut attribué, en fit le possesseur le plus extraordinaire du secret des plantes et des animaux. Aux dires de l'historien Josèphe, on attribua à Salomon le magicien plus de 3 000 livres. Le grimoire le plus connu est la Clavicula Salomonis. Ce livre donne la clé (clavicula), c'est-à-dire les conjurations, pour commander et contrôler les « Anges des Ténèbres ». Ces manuscrits, qui se répandront à la Renaissance, contiennent des rites, des rituels, des symboles pour se procurer un bien-être personnel, susciter l'amour, punir les ennemis, devenir invisible ou conclure un pacte avec les voleurs.


Le Nouveau Testament

Jésus guérissant le paralytique, de Murillo

Le Nouveau Testament n'est pas une mine pour la recherche des personnages magiques. La magie n'en a retenu que deux : l'un se trouve au 8ème livre des Actes des Apôtres, c'est Simon le Magicien ; l'autre est Jésus ! La carrière de Simon le Magicien fut fertile dans les siècles qui suivirent la mort de Jésus. Il est, tout probablement, la première source des livres gnostiques. Sa figure a servi d'antithèse du Christ.

Celse fait de Jésus un magicien qui aurait visité l'Égypte pour apprendre la magie. Il guérit les malades la plupart du temps par sa parole ou par des rites simples ; il chasse les démons ; il maîtrise les forces de la nature en marchant sur les eaux ; il multiplie les pains, etc. Mais il est différent de Simon. Sa magie est « pure » alors que celle de Simon est celle du vrai mage, arrogant, pécheur, vaniteux, motivé par de bas désirs et tirant sa source de tous les artifices démoniaques.


L'Islam

L'Islam, dont la pratique de l'astrologie est d'un apport considérable pour la possession des pouvoirs surnaturels qui pourraient influencer le « sort des hommes », constitue l'autre influence importante dans les grimoires médiévaux. L'utilisation magique de l'astrologie s'appuie sur cette croyance que le pouvoir qui émane des planètes et des étoiles peut être canalisé dans des talismans, des images qui servent à nommer les esprits et les anges préposés aux mouvements des astres. On les invoque pour les inciter à infléchir ces puissances astrales à venir en aide aux hommes. Des prières et des rites sont utilisés pour rechercher les actions des esprits et leur aide favorable, plutôt que de les commander. Des villes de l'Espagne mauresque, Saragosse, Cordoba, Séville, Tolède, devinrent des centres impressionnants de cette culture magique.


Le christianisme

La religion chrétienne apporta une grande ressource aux forces de la magie. Car, surtout durant la période médiévale, la foi populaire prend appui sur des rites, des paroles, des gestes : onction, eau bénite, paroles sacramentelles, images, prières rituelles, pèlerinages etc., qui ont des effets « miraculeux » comme la guérison de beaucoup de maladies, qui confèrent des pouvoirs et qui chassent les démons. Les nombreux exorcismes pratiqués à l'époque, qui conjurent les démons de sortir de la personne infestée, contiennent des paroles mystérieuses — en latin — qui pourront aussi être utilisées dans un sens contraire, pour les appeler. Les grimoires de cette époque sont écrits en latin et l'on y retrouvera des reliquats de prières chrétiennes, des incantations égyptiennes et chaldéennes, des signes astrologiques islamistes. Celui qui possède leur science est le « mage », qui peut influencer le destin des hommes. A cette époque les universités, dont le cursus est dominé par la théologie, grouillent aussi d'un environnement social fait d'étudiants qui, sans atteindre les degrés universitaires dont ils ont commencé l'étude, deviennent cependant suffisamment formés pour comprendre et écrire le latin. Ils obtiendront un travail d'administrateurs et deviendront des clercs. C'est dans ce milieu que se recruteront les « magiciens » qui, en copiant et recopiant à leur façon les manuscrits des « sages », apprendront les rites, les signes et les mots qui leur donneront « pouvoir », moyennant rétribution financière, de satisfaire les désirs des hommes : être guéri, devenir riche, réussir une conquête amoureuse ou coopérer avec les « forces du mal » pour abattre un ennemi.


« La religion chrétienne a apporté une grande ressource
aux forces de la magie grâce à la foi populaire »

De façon analogue à ce qui s'est passé pour la Bible, quelques grands noms de l'époque médiévale deviennent les pseudographes des grimoires. L'un des plus importants est Albert le Grand, le grand philosophe et théologien, évêque de Ratisbonne. Ce dominicain, réputé pour sa philosophie et sa théologie, était aussi un passionné des recherches scientifiques. Il avait tout pour devenir le modèle du « mage » puisqu'il possédait la science des dieux, celle de la nature et le pouvoir de transmettre sa connaissance des forces surnaturelles. Les livres qui se référeront au nom d'Albert feront la fortune des magiciens de la Renaissance et du monde moderne. Mentionnons entre autres Le Grand Albert et Le Petit Albert. Ils n'ont rien à voir avec l'authenticité d'Albert le Grand ! Mais, dans le domaine de la magie, plus un manuscrit est faux et inauthentique quant à son auteur, plus il a la fortune d'être recherché pour ce qu'il est censé cacher !

L'autre grand personnage à être utilisé par la magie est le pape Honorius III. L'influence du Grimoire du Pape Honorius traversa les siècles. L'association avec le vrai Pape de ce nom vient peut-être de la faillite de sa Croisade face à l'Égypte, ou de la protection qu'il accorda aux Chevaliers du Temple (Templiers) qui, au 14ème siècle, furent accusés de sorcellerie et de pactes avec le diable.

A la période médiévale, ceux qui possèdent les grimoires sont souvent les moines qui les recopient et les prêtres qui les utilisent. Eux seuls sont suffisamment érudits pour pouvoir traduire les signes cachés qu'ils contiennent. Et ceux qui les consultent, souvent en secret, sont les aristocrates qui veulent un moyen facile pour s'enrichir — chasse au trésor —, une recette magique pour séduire sexuellement — les philtres d'amour —, et une voie secrète pour prendre le pouvoir politique — la conjuration des esprits ténébreux. Les pratiques populaires ne sont quant à elles que de simples superstitions, qui reposent sur l'illusion, ou qui sont fondées sur des connaissances réelles de la nature : connaissance des plantes, des puissances curatives de certains animaux etc. Ces connaissances, même utilisées et administrées à l'aide d'un certain rituel, seront reconnues par l'Église comme appartenant à la « magie blanche » (laquelle n'a rien à voir avec la prestidigitation), pour la distinguer de la « magie noire », qui est une conjuration des puissances des ténèbres.


La Renaissance

Le Pape et l'Inquisiteur, de Jean-Paul Laurens

En 1258, le Pape Alexandre IV donna l'ordre aux inquisiteurs de ne pas trop enquêter sur les pratiques de divination et de sorcellerie, à moins qu'il n'y ait manifestement matière à hérésie. L'hérésie visée dans le « crime de magie », dont s'occupait un tribunal ecclésiastique, était définie comme suit : prier devant l'autel des idoles, offrir un sacrifice pour consulter les démons ou choisir de répondre à leurs incitations. L'association de la magie à l'hérésie permettait de la distinguer d'une simple superstition, ou d'en attribuer les pratiques à une erreur peccamineuse de la foi. L'association du « crime de magie » à l'hérésie devint pour les siècles qui suivirent très embarrassante à juger, et contribua pour une bonne part à associer « magie » et pratiques démoniaques, auxquelles fut attribué le nom de « sorcellerie ». Trois événements, à cette période, influencent le devenir de la magie : la découverte de l'imprimerie, la Réforme protestante et la chasse aux sorcières.

La découverte de l'imprimerie démocratisa la magie. Les livres de magie n'appartenaient plus qu'aux érudits. Des milliers d'artisans, de commerçants, d'apothicaires, de docteurs, de maîtres de corporations, de propriétaires de troupeaux purent se procurer ces livres afin d'y découvrir des secrets pour améliorer leurs activités professionnelles : concocter de nouveaux remèdes, connaître les nombres gouvernant le travail du bois ou de la pierre, guérir les animaux malades et améliorer le rendement du cheptel. En même temps, la période de la Renaissance amenait sur l'Europe non seulement les écrits de l'Antiquité, mais aussi les grimoires des cultures orientales et égyptienne. Des influences nouvelles apparurent, comme celle de la Kabbale — une gnose mystique hébraïque —, ou encore celle de l'Hermes Trismegistus qui inspire le Corpus hermeticus — un ensemble de croyances grecques et babyloniennes à l'origine de l'Hermétisme en Europe. Il se répandit en Europe grâce à la traduction de Masilio Ficino (1433-99).

L'union de la Kabbale et de l'hermétisme inspira la pensée du Rosicrucianisme (Rose-Croix), qui proclame une fraternité mondiale occulte. Une autre influence caractéristique de l'époque, et qui va devenir persistante est l'importance du Diable. Il apparaît partout. Il est popularisé par la légende de Faust qui a un fond de vérité : un magicien itinérant, Georg Faust, a certainement existé. Il est le contemporain de deux autres magiciens, Agrippa et Paracellus, dont les œuvres germaniques contiennent toutes les recettes nécessaires pour conclure des pactes de conjuration avec le Diable. La légende de Faust se répandit dans toute l'Europe, principalement en Allemagne, bien avant que Goethe en fît un chef-d'œuvre littéraire. Elle séduisait les esprits en leur donnant le désir de l'imiter, ou infitrait en eux la peur de son influence occulte. On finit par voir dans toute forme de magie, de superstition, d'illusion, un lien avec le diable. Et comme les pratiques de conjuration diabolique prirent le nom de sorcellerie, on assimila la « magie » à la sorcellerie. Cela eut des conséquences tragiques ! A ce climat d'ésotérisme s'ajoute le mysticisme de la Réforme tel qu'il a pu se développer dans les écrits du visionnaire luthérien Jacob Boehme, et aussi dans une multitude de sectes.


« L'Église catholique a dû attendre le Concile de Trente
pour devenir un meilleur guide pastoral de la foi
face à toutes les séductions de la magie »

A toute ces séductions, que la puissance grandissante de l'imprimerie augmentait, le clergé catholique ne put résister. Ignorant, souvent vénal si ce n'est immoral, il est incapable de se défendre contre les attaques mordantes des écrivains de la Réforme. Alors que la Réforme induit un changement notable dans le statut du clergé paroissial, le clergé catholique a dû attendre la vigoureuse réaction du Concile de Trente pour devenir, parce que mieux formé, un meilleur guide pastoral de la foi. Cependant, un prêtre ignorant est un prêtre qui se prêtera avec complaisance aux pratiques magiques qui se répandent — la vente des indulgences en est un exemple —, et qui n'aura d'autre recours que la « chasse aux sorcières » pour contrer les pratiques de conjuration qui se multiplient.

La chasse aux sorcières décrit une période qui va de la fin du XVème jusqu'au XVIIème siècle. Elle aurait été déclenchée par la proclamation de la Bulle d'Innocent VIII, qui rattache la sorcellerie à l'hérésie. Cela donnait ainsi mandat à l'Inquisition italienne et espagnole pour lutter contre les pratiques de la sorcellerie, puisque ces dernières étaient définies comme une hérésie. Condamnation au bûcherLa période de persécution prit fin après 1680, quand le parlement de Paris nia toute réalité aux pactes sataniques et aux maléfices, ce qui ôta tout fondement aux poursuites pour sorcellerie. Mais la chasse aux sorcières, qui concerne les femmes à 80%, avait déjà envoyé bon nombre d'entre elles au bûcher. Le nombre de celles qui furent brûlées vives est assez effarant : pas moins de 15 000 femmes, si ce n'est au plus 100 000. La plupart étaient innocentes.

Divers facteurs expliquent cette virulence. Tout d'abord, les femmes ont toujours été reconnues comme d'expertes guérisseuses. Moins éduquées que les hommes, elles sont plus près de la nature et connaissent mieux les herbes et les plantes qui soulagent et guérissent. Cependant la prolifération des « grimoires », qu'elles trouvent soit chez leur maris, soit chez le « docteur » qu'elles assistent, leur apprend des mots, des charmes, des formules qui accompagnent des rites de guérison. Elles deviennent les premières « magiciennes populaires », et elles ont été initiées en général par un homme possesseur du grimoire. Cependant, elles se heurtent à un préjugé fatal qui scelle leur sort ! Moins instruites mais plus habiles, elles créent une rivalité qu'on ne leur pardonne pas. L'idée qu'une femme d'humble condition puisse « pratiquer la médecine » en tirant sa « science » de textes littéraires est impossible à admettre. Si elles ont cette « science », elle ne peut leur venir que du « diable » ! Le préjugé devient une obstination : la nature de la femme est tellement faible qu'il lui suffit de s'approcher d'un grimoire ou de regarder une image ou un talisman pour que le diable entre en elle et, s'en emparant, l'introduise au Sabbat des Sorcières où elle danse nue avec le Malin ! La plupart des condamnées ont avoué sous l'effet de la torture. Certaines racontaient spontanément les rites des Sabbats qu'elles avaient appris par cœur ! Ce qui pouvait à la limite leur épargner la vie ! Inutile de dire que ce Sabbat des Sorcières n'a jamais existé. Mais la persécution atroce qui s'est déclenchée contre des pratiques « magiques » qui n'étaient en fait que d'innocentes tentatives de guérison, contribua encore plus à associer dans l'esprit trois termes : magie, sorcellerie et démon.


Les Lumières

Grimoire du pape Honorius

À l'époque de la déification de la raison, la « magie » aurait dû disparaître. Malgré les efforts des élites qui proclament la suprématie de la raison sur toute croyance et sur toute pratique superstitieuse, la prolifération des grimoires ne fait que s'accentuer. Cela engendra une classe spéciale d'élites qui, tout en méprisant les « magiciens » de basse classe, se paient le luxe de pratiques sophistiquées, lesquelles donnèrent naissance à l'occultisme. C'est l'époque des sociétés de pensée et l'une d'entre elle, la Franc-maçonnerie, eut une influence décisive dans la pratique de la magie de haute classe. Les rituels magiques et les alchimies attirent et impressionnent les nouveaux adhérents à cette fraternité. C'est un bon moyen de recrutement ! Cela suffisait, dans l'esprit populaire ou religieux, à associer toute pratique maçonnique à une pratique diabolique et à inventer des rituels démoniaques qui n'ont probablement jamais existé ! Des noms célèbres comme le Comte Cagliostro ou le Vénitien Giacomo Casanova, s'« amusèrent » à jouer au magicien. Dans les bibliothèques d'hommes importants comme le général anglais Charles Rainsford, membre des Rose-Croix, on trouve des rayons où sont rangés les grimoires de l'époque. Quels sont-ils ? Toujours un peu les mêmes : La clavicule de Salomon, le grimoire parisien le plus lu ; Le Grimoire du Pape Honorius. Ce sont dans ces deux livres que l'on cherche à déceler les signes et les conjurations par lesquels on peut faire appel au Diable.


« La France a été le grand centre de la diffusion
de la magie populaire au XVIIème siècle »

Cependant, c'est en France que se développera avec une grande vitesse l'extension des livres de « magie », ceci grâce à la Bibliothèque Bleue. À Troyes, dans l’Aube, un certain Nicolas Oudot invente les livrets de colportages, à la couverture bleue, au début du XVIIème siècle. Ces opuscules au prix très bas (2 sous) ont connu très vite un important succès dans les villes du Nord-Ouest comme Rouen et Caen, Le Grand Albertpuis ensuite dans d’autres cités comme Paris, Troyes et Lyon. L’enthousiasme est tel qu'entre 1635 et 1723 le nombre des imprimeurs de petits livres de la Bibliothèque Bleue est multiplié par deux ! Si les livres de la Bibliothèque Bleue ont contribué à répandre la piété religieuse, ils ont aussi amené les grimoires à la portée de toutes les bourses. Les livres les plus imprimés sont Le Grand Albert et Le Petit Albert. Alors que Le Petit Albert prétend transmettre des « secrets » de guérison miraculeuse, Le Grand Grimoire et aussi Le Grand Albert donnent les secrets pour conduire à la communication diabolique, avec plus ou moins de succès. On raconte qu'en 1804, lors d'un procès à Amiens, d'un homme trouvé en possession du Grand Grimoire, livre qui avait la réputation de faire apparaître le Diable du moment où on l'ouvrait ou simplement le touchait, le Procureur l'ouvrit en public pour démontrer qu'il ne se passait rien ! L'accusé s'exclama alors que cet officier du gouvernement devait être un très grand magicien pour avoir réussi à réduire Satan au silence !!! La diffusion des livres de magie favorisée par la Bibliothèque Bleue allait faire naître l'apparition des magiciens populaires, que nous connaissons bien aujourd'hui sous le nom de « voyants, tireuses de cartes, tarot, etc ».

Si la France a été le centre de la diffusion de la magie populaire, Genève, rejointe en cela par Salamanque et Tolède, ont été les grands centres de la magie diabolique. La réputation de Genève comme centre de la magie noire est probablement due au fait qu'elle est la patrie du Calvinisme. Aux yeux des catholiques, Genève est donc le centre de l'hérésie diabolique ! Elle ne s'est pas privée de le devenir. C'est à Genève que l'on va pour trouver les manuscrits les plus rares de pratiques de la magie, tel par exemple le Libro de San Cipriano, qui contient une variété de pratiques magiques, des signes cabalistiques et des images diaboliques en plus de fournir des instructions pour obtenir une fortune de huit millions de francs suisses !

C'est aussi à cette époque que l'on découvrit l'importance du miroir comme instrument puissant de divination ! Que l'on se rappelle, pour comprendre, le rôle que joue le miroir dans l'œuvre d'Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray. La toile qui représente son portrait est le « miroir » de son âme et, faisant le vœu de ne pas vieillir, il se complaît dans une vie dissolue qui se reflète sur la toile. Jusqu'au repentir inutile !

Son crime !... Il haussa les épaules. La vie de Basil Hallward lui importait peu ; il pensait à Hetty Merton... Car c’était un miroir injuste, ce miroir de son âme qu’il contemplait... Vanité ? Curiosité ? Hypocrisie ? N’y avait-il rien eu d’autre dans son renoncement ? Il y avait lu quelque chose de plus. Il le pensait au moins. Mais qui pouvait le dire ? Non, il n’y avait rien de plus... Par vanité, il l’avait épargnée ; par hypocrisie, il avait porté le masque de la bonté ; par curiosité, il avait essayé du renoncement... Il le reconnaissait maintenant. Mais ce meurtre le poursuivrait-il toute sa vie ? Serait-il toujours écrasé par son passé ? Devait-il se confesser ?... Jamais !... Il n’y avait qu’une preuve à relever contre lui. Cette preuve, c’était le portrait !... Il le détruirait ! Pourquoi l’avait-il gardé tant d’années ?... Il s’était donné le plaisir de surveiller son changement et sa vieillesse. Depuis bien longtemps, il n’avait ressenti ce plaisir... Il le tenait éveillé la nuit... Quand il partait de chez lui, il était rempli de la terreur que d’autres yeux que les siens puissent le voir. Il avait apporté une tristesse mélancolique sur ses passions. Sa simple souvenance lui avait gâté bien des moments de joie. Il lui avait été comme une conscience. Oui, il avait été la Conscience... Il le détruirait !... Il regarda autour de lui, et aperçut le poignard avec lequel il avait frappé Basil Hallward. Il l’avait nettoyé bien des fois, jusqu’à ce qu’il ne fût plus taché. Il brillait... Comme il avait tué le peintre, il tuerait l’œuvre du peintre, et tout ce qu’elle signifiait... Il tuerait le passé, et quand ce passé serait mort, il serait libre !... Il tuerait le monstrueux portrait de son âme, et privé de ses hideux avertissements, il recouvrerait la paix. Il saisit le couteau, et en frappa le tableau !... Il y eut un grand cri, et une chute...8

Cartes de tarot

Sex, Money and Power

Les grimoires de la Bibliothèque Bleue ont traversé l'Atlantique. On les retrouve dans les Territoires français d'Outre-Mer, spécialement en Martinique, en Guadeloupe, ou encore en Haïti. Confrontés aux cultures et aux coutumes africaines de ces populations d'esclaves arrachés à leur terre natale, les grimoires européens ont fait naître les diverses formes de pratiques magiques, où l'on reconnaît les pratiques du Petit Albert principalement, et les traditions de l'Afrique. Dans les colonies britanniques, les rites religieux connus sous le nom de Orisha, principalement à Trinidad, Tobago et Jamaïque, réapparurent dans les rituels magiques sous le nom de Obeah. En Guyane, on vit surgir le Comfa ; en Martinique et en Guadeloupe, le Quimbois. Dans les colonies espagnoles on trouve le Santeria, à Cuba l'Espritismo et en Haïti le Voodoo. En réalité, surtout dans les colonies françaises, ce sont les petits livres de la Bibliothèque Bleue qui donnèrent à ces îles une importante pratique d'incantations magiques. En Martinique par exemple, La Poule noire, Le Grand Albert et Le Petit Albert sont les grimoires les plus cités comme référence aux pratiques magiques. Le Dragon rouge, le plus mauvais de tous, enseigne entre autres que le Diable peut être conjuré si l'on se tient sous un fromager avec en main une copie de ce livre. Ces livres enseignent que les sacrifices d'animaux, habituellement un poulet, pour l'offrir aux « esprits », permet d'espérer de bonne récoltes. Si l'on a longuement glosé sur les sacrifices humains perpétrés par les magiciens du Voodoo, c'est beaucoup plus en raison du livre de Sir Spenser St-Johns9 que l'on finit par classer comme une œuvre folklorique sans, cependant, qu'elle eût fait ses ravages. L'autorité de Spenser St-Johns fit condamner à mort huit personnes pour le meurtre soit-disant rituel d'une jeune fille de 12 ans, Clairicine.

Mais les grimoires européens eurent une autre fortune quand ils atteignirent les côtes des USA. Pris en charge par tous les courants ésotériques - la Kabbale, le Soufisme, les Rose-Croix, la Franc-maçonnerie -, leur influence se retrouva dans tous les courants pseudo-religieux et dans toutes les sectes. Parmi ces courants, l'un des plus pernicieux fut sans doute La Société de Théosophie, fondée par Helena Petrovna Blavatsy (1831-91), qui combina les pratiques magiques avec les pratiques de l'occultisme qui lui venaient de sa Russie natale. Elle y ajouta les influences du Tibet et de l'Inde qu'elle prétendait connaître et pratiquer, jusqu'au moment où l'on s'aperçut que sa connaissance de l'Extrême-Orient était plutôt livresque et largement fictive. Déferlèrent aussi sur l'Amérique les pratiques du mesmérisme ou magnétisme animal, qu'un simple cordonnier parisien, Louis Constant, diffusa en prenant le nom de Éliphas Lévi. Lévi transportait dans ses bagages La Clavicule de Salomon comme principale grammaire de ses pratiques de magicien. Avec toutes ces influences et bien d'autres, l'Amérique devint rapidement l'un des grands consommateurs mondial de magie. Le Voodoo haïtien se transforma en Hoodoo, c'est-à-dire en pratiques de guérisons. La rencontre de ces pratiques avec les traditions des Amérindiens, jointes aux mysticismes de communautés protestantes piétistes, engendra le Pow-Wow, ou groupe de guérisseurs pratiquant des « exorcismes » et la « nécromancie ». Les sortes de grimoires qui en sortirent furent utilisés non seulement pour guérir, mais aussi pour enrichir. Ces livres, entre autres, donnaient la recette pour fabriquer une baguette permettant de trouver l'Or, le Fer ou l'Eau ! Mais il fallait la construire : cueillir la branche une nuit de Noël et l'utiliser à bon escient en conjurant l'Archange Gabriel au nom du Dieu tout-puissant, de faire trouver le trésor convoité.


« Les recettes recherchées dans les ouvrages de magie
sont toujours les mêmes : le sexe, l'argent et le pouvoir »

Comme cela s'était passé en France a vec l'avènement de la Bibliothèque Bleue, des livres de la Pulp magic firent leur apparition aux USA. Ce sont des imprimés sur papier journal qui se vendirent pour moins que rien. Certains centres des États-Unis devinrent des foires de vente de ce matériel. A coté de la Pennsylvanie et de la Nouvelle-Orléans, Chicago fut une plaque tournante des courants mystiques, magiques et prophétiques de toutes les formes de sectes. Une façon de s'enrichir ! On estime que vers 1943, le marché du livre de magie rapporta au bas mot 200 millions de dollars américains (soit 1 milliard 875 millions d'euros en valeur monétaire contemporaine) et fit la fortune de près de 80 000 « professionnels » de l'édition. Et les recettes qu'on y cherche sont toujours les mêmes : la conquête sexuelle, l'argent, le pouvoir. Avec les publications dirigées par Howard Philipps Lovecraft (1890-1937), qui remit en valeur les sixième et septième livres de Moïse, celles de W. H. Hodgson (1877-1918), qui répandit les courants de l'occultisme, et le vendeur génial qu'est Wilfred Michael Voynich, qui prétend avoir découvert un manuscrit ancien dans un ancien couvent jésuite, la Villa Mondragone à Frascati en Italie, on réactive les anciens grimoires médiévaux. Mais on le fait en accentuant leur côté ténébreux. Les nouveaux titres sont significatifs, qu'il s'agisse du Livre des Ombres, de la Bible de Satan, du Nécrominicon de Simon. On retrouve toujours les mêmes vieux grimoires présentés à la mode du jour, et cette mode utilise le nom de Satan, qui fait vendre plus de livres et rend plus riche que le nom de Moïse ou de Salomon. Rappelons-nous le succès étonnant de ce livre de Dan Brown : Da Vinci Code, dont un connaisseur moyen des signes cabalistiques et des grimoires médiévaux reconnaîtra les sources dans La Clavicule de Salomon. La seule différence est qu'aujourd'hui les livres de magie se trouvent dans tous les kiosques de journaux, alors qu'autrefois on ne les trouvaient que dans certains monastères bien cachés pour échapper aux foudres des feux de la catharsis.


Et Harry Potter dans tout cela ?

On pourrait penser que la magie a disparu, à notre ère scientifique qui n'admet plus ces croyances bizarres et superstitieuses. Détrompons-nous. La pensée magique n'est plus concentrée dans les vieux grimoires que manipulent avec vénération un vieux mage, un apothicaire audacieux ou un esthète de haute classe. Elle est à tous les coins de la publicité : dans les crèmes de beauté qu'on veut vendre pour conserver l'éternelle jeunesse, dans les vasodilatateurs qui augmentent la puissance sexuelle, dans les montants d'argent fabuleux qu'on vous propose de gagner en un seul « clic » sur Internet. L'esprit humain est attiré par les trois illusions du bonheur que dénonce Aristote au 1er livre de l'Éthique à Nicomaque : l'argent, la volupté, le pouvoir. Et depuis les âges anciens il cherche à se procurer l'un ou l'autre, soit de façon honnête par le travail, l'amour conjugal ou le service politique, soit en cherchant des ersatz dans l'appropriation de forces « surnaturelles » qui ne dépendent pas de lui, mais dont il rêve de se revêtir.

logo de Harry Potter

L'imaginaire populaire, le goût du mysticisme, les diverses formes de religiosités, l'attrait du secret et la séduction de l'ésotérisme ont été à la base de tous ces grimoires. Ils ont profité à quelques-uns, qui ont eu l'habileté de faire croire à leur authenticité et ont trompé la naïveté d'un nombre incalculable d'êtres humains. Mais ils constituent de fausses pistes pour entrer en contact avec les puissances surnaturelles. La seule façon de vivre au contact de Dieu, de ses anges et de ses saints, c'est la foi. Mais pour ceux qui voudraient harnacher la puissance du Diable, il faut une "longue fourchette". Le Diable n'impressionne pas ceux qui vivent en Dieu ! Car nous le savons, le Christ est le seul vainqueur ! Et ceux qui se laissent prendre aux artifices de la magie sont à 90% dans une telle illusion, que leur imaginaire est pour eux un péril plus grand que Satan. Le Prince des Ténèbres a d'autres moyens de séduire les hommes que les signes cabalistiques de La clavicule de Salomon.


Conclusion

Je reviens à mon point de départ. On doit bien voir maintenant que la suite des livres ne nous met pas dans un univers de « magie ». J.K. Rowling a créé de toute pièce une « monde de magiciens » qui n'a jamais existé. L'authenticité de la magie exige en général une pratique solitaire ! Par contre elle s'est emparée de certains rites de magie : les formules dites en latin, un latin qui n'a rien à voir avec celui de Cicéron ! Mais ces formules sont employées pour signifier les actes et les passions des hommes, et non pour conjurer les esprits. L'auteur ne sort jamais de l'irréel ou de la fable dans laquelle elle construit la trame de l'œuvre qu'elle développe. De plus, et c'est là que se trouve son génie, elle n'utilise pas les artifices de la magie pour conduire le déroulement de l'histoire de ses personnages. Les artifices de la magie ne sont que des outils secondaires, mais nécessaires au monde fabuleux dans lequel elle bâtit la trame de la vie de ses personnages. Un très bon western — Le train sifflera trois fois, par exemple — devrait nécessairement mettre en scène des fusils, des chevaux et des cow-boys ; mais la trame du film nous détourne des coups de feu pour nous concentrer sur les actes de cet homme seul qui lutte contre trois bandits, et qui les vainc avec la force de son courage. Il provoque notre admiration et nous avons plaisir à contempler la détermination de sa force morale. La longue fable que constitue l'histoire d'Harry Potter, et qui se noue dès le premier livre, est l'histoire de cet orphelin pour qui sa mère a sacrifié sa vie, et qui en reçoit « une capacité d'aimer » qui lui permet de vaincre les forces du mal, en apparence bien plus grandes que lui. Comment y parvient-il ? Pour le savoir, il faut lire le roman !

Ajoutons que les artifices « magiques » que J.K. Rowling emploie tiennent plus des contes de fée que de la vraie magie. On retrouve tous les accessoires de ces contes : la baguette, les mots (spells) générateurs d'effets étonnants, les potions magiques (poly-juice), les transformations (comme la citrouille qui, dans Cendrillon, se transforme en carrosse !), les déplacements dans l'espace (le porte-au-loin), sans oublier l'inévitable ballet volant. Mais elle en invente quelques-uns : le patronus dont le nom évoque le « saint patron » ! Le détraqueur (dementor en anglais) qui, pour notre époque, fait penser au lavage de cerveau des régimes totalitaires ! Et surtout les hoarcrux : cette fragmentation de Lord Voldemort dans des objets — ce qui évoque le manichéisme — afin de conserver l'immortalité. Cependant ces artifices, qui font partie d'un genre littéraire bien particulier, ne se trouvent pas dans la magie classique ; ils appartiennent aux fictions fantastiques et non aux manuscrits dont je viens de tracer l'histoire10.


« Dans la saga d'Harry Potter, les artifices
employés tiennent plus du conte de fée
que de la magie classique »

Enfin, plusieurs scènes disséminées au long des livres montrent bien que J.K. Rowling prend ses distances avec les artifices magiques qu'elles utilisent. Dans une très belle scène du premier livre, Harry Potter et la pierre philosophale (La traduction française titre Harry Potter à l'école des sorciers, ce qui est une erreur car Harry va à l'école des wizards, des sages, des mages et non à l'école des sorciers, ceux qui jettent des sort maléfiques), Harry découvre le miroir où il croit voir ses parents et, courant vers Ron, il veut lui faire partager sa joie. Mais Ron ne voit, lui, que son avenir comme futur capitaine de Quidditch. Le petit bonhomme s'assied au pied du miroir et contemple ces êtres aimés. Mais Dumbledore survient. Un dialogue s'ensuit :

Miroir du RisédLa troisième nuit, il retrouva le chemin plus facilement et ne fit pas de mauvaises rencontres. A nouveau, il vit son père et sa mère qui lui souriaient et un de ses grands-pères qui hochait la tête avec une expression de bonheur. Harry s'assit par terre, devant le miroir. Rien ne l'empêchait de rester ici toute la nuit à contempler sa famille. Rien, sauf peut-être...
— Alors ? Tu es encore là, Harry ?
Harry sentit son sang se glacer. Il regarda derrière lui. Assis sur un bureau, près du mur, il reconnut... Albus Dumbledore !
Albus Dumbledore vint s'asseoir par terre, à côté de lui.
— Comme des centaines de personnes avant toi, tu as découvert le bonheur de contempler le Miroir du Riséd. Et maintenant, tu comprends ce que nous montre le Miroir du Riséd ?
Harry fit « non » de la tête.
— Je vais t'expliquer. Pour l'homme le plus heureux de la Terre, le Miroir du Riséd ne serait qu'un miroir ordinaire, il n'y verrait que son reflet. Est-ce que cela t'aide à comprendre ?
Harry réfléchit, puis il dit lentement :
— Il nous montre ce que nous voulons voir...
Oui et non, répondit Dumbledore, il ne nous montre rien d'autre que le désir le plus profond, le plus cher, que nous ayons au fond de notre coeur. Toi qui n'as jamais connu ta famille, tu l'as vue soudain devant toi. Ronald Weasley, qui a toujours vécu dans l'ombre de ses frères, s'est vu enfin tout seul, couvert de gloire et d'honneurs. Mais ce miroir ne peut nous apporter ni la connaissance, ni la vérité. Des hommes ont dépéri ou sont devenus fous en contemplant ce qu'ils y voyaient, car ils ne savaient pas si ce que le miroir leur montrait était réel, ou même possible. Demain, le miroir sera déménagé ailleurs, et je te demande de ne pas essayer de le retrouver. Mais si jamais il t'arrive encore de tomber dessus, tu seras averti, désormais. Ça ne fait pas grand bien de s'installer dans les rêves en oubliant de vivre, souviens-toi de ça. Et maintenant, remets donc cette cape merveilleuse et retourne te coucher.

Cela, aucun livre de magie ne l'enseigne !


Aline Lizotte


Photos : Karen Roe / Wikicommons




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