L"humiliation de l'Église d'Irlande" titre La Newsletter
Éditée le
1er juin 2009
L'humiliation de
l'Église d'Irlande
Trèfle irlandais sous un pied religieux

« Je suis profondément triste et rempli de honte en constatant que des enfants ont souffert à cause des comportements pervers dans nos institutions. Ceux à qui est confié le soin des enfants doivent les servir en accomplissant ce qui est le meilleur pour eux puisqu'ils le font au nom de Jésus-Christ. » Le Cardinal Seán Brady, archevêque de Armagh et Primat de l'Église d'Irlande, exprimait ainsi sa tristesse et sa honte devant les révélations du Rapport de monsieur Justice Sean-Ryan, président de la Commission d'enquête sur la maltraitance subie par les enfants.


Lettrine

e rapport couvre une période qui s'étend de 1936 à nos jours. Pratiquement, les enquêtes concernent la période de 1936 à 1970, période où les enfants étaient pris en charge par des institutions. Ces institutions sont en grande partie des écoles industrielles (Industrial Schools), c'est-à-dire des écoles d'apprentissage technique, où sont envoyés des enfants pauvres, des enfants en détresse sociale (orphelins, enfants de mères célibataires, enfants dont l'un des parents est en prison, enfants de parents divorcés). Ils y sont mis sous la tutelle de l'État et confiés aux autorités qui dirigent ces maisons. Or ces autorités sont des congrégations religieuses : les Brothers Christians (d'inspiration La Sallienne), les religieux de Rosminian Order, les Presentation Brothers, les Oblats of Mary Immaculate, pour ce qui est des hommes ; et pour les femmes : les Sisters of Mercy, les Sisters of Charity. Ce sont les principales congrégations. Mais en tout, 18 communautés religieuses sont impliquées dans ces institutions, qui reçurent plus de 170 000 enfants dont 10 000 ont été victimes d'abus de toute sorte.


Cruels, sadiques et sexuels

Les comportements de ces religieux envers les enfants qui leur furent confiés sont à limite du crédible. La Commission présidée par Justice Sean-Ryan a une longue histoire qui commence en 1998, quand le ministre de l'éducation Micheal Martin soulève la question de la maltraitance des enfants après qu'une série télévisée avait dévoilé ces pratiques dans les écoles industrielles ou écoles de réforme. Elle se termine le 22 mai 2009 quand le juge Ryan dépose le rapport de son enquête. En janvier 2002, la Conférence des Religieux d'Irlande (CORI) demande pardon au nom de 18 communautés qui sont impliquées dans ces accusations, reconnaissant ainsi la vérité de ce qui leur est reproché. En juin 2002, le ministère de l'Éducation et CORI arrivent à une entente pour verser aux victimes une compensation qui se monte à 127 millions d'euros. Les congrégations religieuses versent 10 % du montant global, le reste étant assumé par l'État irlandais.

Le rapport Ryan comprend plus de 2000 pages réparties en trois volumes1. Sa publication provoque la rage du public irlandais et les mouvements Survivor se battent pour que les compensations aux victimes soient augmentées. Le montant atteint 1,3 milliard d'euros. La part des religieux est toujours de 10 %, mais le chiffre est largement plus élevé que ce qu'il était en 2002. Malgré les pressions médiatiques et l'appel des Évêques, CORI refuse de payer plus que ce qui a été consenti en 2002.

Nul ne peut accuser la Commission d'enquête sur la maltraitance des enfants d'être un effet médiatique, et encore moins d'être le fait des sociétés secrètes hostiles à l'Église. Les enquêtes sont transparentes, et les témoignages des victimes le sont également. D'ailleurs les religieux qui ont été interrogés, pour autant qu'on ait pu les rejoindre, n'ont pas nié les faits. Ils ont été beaucoup plus enclins à reconnaître leurs torts que leurs propres congrégations à admettre la vérité des faits. Les enquêtes ont été tenues dans 20 institutions, les plus représentatives parce que c'est à leur sujet que des plaintes ont été reçues en justice. Alors que ces institutions ont été nommément identifiées, les personnes impliquées, aussi bien les victimes que les abuseurs, n'ont pas été nommées. Elles sont désignées par des pseudonymes. On a eu souci de respecter l'anonymat des uns et des autres.

Dossiers d'enquête

L'enquête se présente en trois volumes qui tentent de couvrir toute la matière en procédant selon la méthodologie suivante : une présentation historique de l'institution, les écoles qui ont été sous sa direction et qui font l'objet de l'enquête, la description des abus tels que les victimes les ont relatés, et finalement une étude conclusive sur les différentes formes d'abus : maltraitance physique, que l'on retrouve dans toutes les plaintes déposées ; abus sexuels, incluant les attouchements et les actes de comportement pédophiles dans les écoles de garçons, les harcèlements sexuels, les viols commis par différentes personnes dans les écoles de filles ; la négligence à donner une bonne éducation, à veiller sur la santé, à procurer les soins infirmiers adéquats ; la maltraitance émotive, manque de tendresse et d'affection et surtout humiliation, critique, dénigrement personnel etc. ; la nécessité de garder le secret, obtenu par la peur ; le manque de respect et d'attention envers les enfants handicapés physiques ou mentaux, qui furent souvent les victimes les plus dépourvues de tout moyen de défense.


« De façon tranparente, le rapport déposé en 2009
présente les nombreuses formes d'abus commises par
les communautés religieuses sur les enfants  »

Cette maltraitance n'est pas constituée de quelques actes égrenés au fil des jours ou d'une sévérité excessive pour des enfants. Elle est faite d'actes qui souvent sont cruels, voire sadiques. Les enfants étaient battus physiquement pour tout ; souvent ils l'étaient sans même savoir pourquoi on les battait. Chaque Brother Christian était muni d'une lanière de cuir d'une longueur de 50 cm, qu'il pouvait utiliser quand et comme il le voulait. À ces traitements s'ajoutaient les violences verbales : on les traitait de bâtards, on traitait leur mère avec les mots les plus vulgaires et eux-mêmes de criminels. Les humiliations les plus courantes consistaient à leur raser la tête, à les exhiber nus devant leur camarades. Quant aux abus sexuels, ils étaient endémiques dans la plus grande partie des écoles de garçons : attouchements, masturabation, viol. « Ils me violaient le samedi après m'avoir battu sans merci et le lendemain, dimanche, ils me donnaient la Sainte Communion », rapporte l'une des victimes parmi tant d'autres2.

Quant aux filles, elles étaient aussi battues et de la même manière, à temps et à contre-temps. En général on utilisait plutôt du bois, bâtons de chaise, règles etc. Les maltraitances émotives étaient le pain quotidien. Les sœurs pouvaient, elles aussi, employer les mots les plus vulgaires quand elle s'adressaient à l'enfant d'une mère célibataire, allant jusqu'à la traiter de possédée du démon. L'une des plus grandes déstabilisation émotive affectait les enfants d'une même famille qui avait été placés dans une même institution. Les aînés tremblaient de peur en entendant leur plus jeune frère ou sœur crier de souffrance sous les châtiments trop sévères, se sentant impuissants à intervenir et surtout craignant qu'on les sépare et qu'on envoie l'un ou l'autre dans une autre maison. Beaucoup de familles ont été décimées de cette manière. Les Brothers Christians n'hésitaient pas à envoyer des enfants dans leurs maisons en Australie ou au NewFundland (Terreneuve, Canada), où les mêmes problèmes d'abus physiques et sexuels se sont reproduits, engendrant les mêmes scandales.

Ce ne sont là que quelques exemples à partir de ce que l'on retrouve dans l'analyse détaillée de la commission d'enquête.


Comment cela fut-il possible ?

Le problème n'est pas particulier à l'Église d'Irlande. Le mercredi 29 avril 2009, Benoît XVI reçut en audience privée le chef des Amérindiens du Canada, Phil Fontaine, accompagné de Mgr James Weisgerber, président de la Conférence épiscopale canadienne. Il écouta avec attention l'histoire de ces 150 000 membres des Premières Nations et leurs plaintes au sujet des communautés religieuses qui ont reçu leurs enfants et qui, en plus de la maltraitance qu'elles ont exercée envers eux, les ont forcés à abandonner leur langue et leur culture. Benoît XVI a exprimé sa peine et son angoisse devant la narration des comportements déplorables que certains membres de l'Église ont eus envers les enfants qui leur ont été confiés. Toujours au Canada, le Québec avait dû faire face à un problème semblable, qui a été étiqueté sous le nom de « Enfants de Duplessis ». Violence sur les enfantsEntre 1930 et 1964, plusieurs milliers d’enfants québécois abandonnés, « illégitimes », orphelins ou autrement confiés aux soins de l’État par leurs parents, ont été élevés dans des établissements contrôlés par des congrégations religieuses catholiques. Les soins qu’on leur y accordait étaient, au mieux, rudimentaires. Selon les critères actuels, la discipline y était très sévère. Ces enfants ont souvent été négligés, molestés et abusés sexuellement.

En Australie, principalement dans les maisons tenues par les Brothers Christians et les Sisters of Mercy, on assista à une autre sorte de scandale. Près de 10 000 enfants furent transportés des institutions d'Irlande, d'Écosse et de Grande Bretagne vers ces nouveaux centres, où leur traitement était encore moins enviable que celui qu'ils pouvaient recevoir dans les écoles qui ont fait l'objet de l'enquête Ryan. Alan Gil, auteur du livre Orphans of the Empire, a montré que dans la grande majorité des cas, les familles qui auraient dû être consultées ne l'ont pas été.


« Ce type de problème s'est sans doute reproduit
dans nombre d'institutions similaires à la même période »

Si le problème n'est pas particulier à l'Irlande, appartient-il à l'Église catholique ? Non, car dans le cas de l'Australie, les communautés anglicanes et autres dénominations participèrent à l'« éducation » de ces enfants. Cependant, en raison d'une disponibilité beaucoup plus vaste des communautés religieuses catholiques, on est bien obligé de constater que c'est dans leur sein que le problème s'est développé et accentué. Quoiqu'il en soit, si ce problème s'est trouvé principalement dans ces institutions qui, en raison de leurs possibilités techniques, pouvaient encadrer ces groupes d'enfants – les écoles industrielles sont une spécialité que l'on ne trouve qu'en Irlande –, il ne faut pas penser que les difficultés soulignées ne se sont trouvées qu'en Irlande. Si l'on instituait une véritable enquête auprès de toutes les institutions religieuses qui ont accueilli des enfants défavorisés durant une période allant de la fin du XIXème siècle à 1970 – 1970 marquant une date limite dans l'institutionnalisation de ce que l'on appelle aujourd'hui les « cas sociaux » – on risquerait de trouver les mêmes problèmes.

Mais que s'est-il donc passé ? Comment peut-on expliquer que des religieux et des religieuses, voués à suivre le Christ, en soient arrivés à agir envers des enfants de la façon dont les tortionnaires des camps de concentration en régime totalitaire se conduisent ? Dans quel coin de l'Évangile peut-on trouver une justification à leur comportement ? Plusieurs facteurs peuvent permettre de comprendre les conditionnements qui encadrent ce comportement.


Battre les enfants, c'est le moyen de les corriger

Punitions à l'école

Depuis des temps immémoriaux on considère que battre l'enfant est le moyen normal de le corriger. La ceinture, le martinet, les bâtons, faisaient partie de l'arsenal du bon éducateur et dans la famille. Le père comme la mère en usait, soit rarement, soit allègrement. La société ne disait rien et trouvait cela convenable. Dans sa rétrospective de la fin du XIXème siècle, Henry F. Ellenberger note que le monde de 1880, celui qui est au seuil de la naissance de la psychologie dynamique, est un monde où l'on exalte les qualités masculines dites viriles : « ambition, agressivité, rudesse » et que dans ce climat, l'éducation est absolument autoritaire. L'autorité de l'homme sur ses enfants, et même sur sa femme, est incontestable. Le père despotique est une figure commune qui n'étonne que lorsqu'il est particulièrement cruel3. On n'a d'ailleurs qu'à se souvenir de la littérature de notre enfance. Celui qui a lu les œuvres de la Comtesse de Ségur, ou qui s'est délecté en lisant Charles Dickens ou en regardant des films inspirés de son œuvre – Oliver Twist, David Copperfield – se rend à peine compte que ces auteurs décrivent une société dans laquelle la maltraitance de l'enfant était un comportement parfaitement acceptable, sauf en cas reconnu de cruauté. Même de nos jours, un film charmant comme Les choristes montre en arrière-plan la rudesse des cadres envers les enfants qu'ils accueillent. Et personne ne s'en scandalise !!! On sait que cela fait partie de l'histoire et il semble qu'il en ait toujours été ainsi. Pourquoi notre sensibilité s'émeut-elle à ce point lorsqu'elle découvre que des groupes de femmes et d'hommes ont eu des mœurs dont nous admettons tous qu'elles aient existé dans les diverses couches de la société ?

Dans le cas qui nous occupe, il y a quelque chose de plus. On trouve un comportement qui semble faire de la correction physique un programme « éducatif » déterminé a priori. Ce comportement qui a conduit à des actes sadiques est-il accidentel et conditionné par la difficulté d'éduquer ces enfants, lesquels ne devaient pas être faciles ? Était-il plutôt marqué par des préjugés sur ces enfants : nature vicieuse, enfants du péché, mauvais sujets sur lesquels le « diable » a prise ? Cela était, mais aurait dû ne pas être, dans des communautés religieuses dont le comportement des membres devait être inspiré par l'Évangile et aussi par le nom de leur institut : « Frères chrétiens, Sœurs de la miséricorde, Sœurs de la charité ». Quel autre facteur a pu jouer, lequel a été assez puissant pour aveugler les consciences ?


Une formation religieuse aliénante de la conscience

La plus grande partie des congrégations religieuses impliquées par le rapport Ryan sont des communautés de vie apostoliques fondées au cours du XIXème siècle. Or ces communautés ont des caractères communs.

Ce sont d'abord des communautés post-révolutionnaires, cela même dans des pays qui n'ont pas souffert de la Révolution française. Post-révolutionnaire signifie qu'elles sont nées dans une société marquée par les Lumières, par l'émergence d'une bourgeoisie libérale et souvent anticléricale, dans un monde hostile à l'Église, persécuteur des chrétiens. Le retrait du monde qui doit marquer la vie religieuse s'accompagne d'une évaluation psychologique de ce monde laïc, considéré a priori comme ennemi de la vie chrétienne et plus encore de la vie religieuse. Ce monde est un monde de péché qu'il faut fuir, la vie religieuse est une oasis de sainteté. Et ce monde de péché fait peur. Contre ce monde, on érige non seulement des murs et des clôtures, mais plus encore, un épais mur de silence. Certes, à ce monde on apporte un dévouement apostolique et une charité exemplaire, dans tous les domaines de ses besoins : enseignement, soins hospitaliers, orphelinat, prise en charge des pauvres, mission. C'est le grand succès des communautés religieuses du XIXème siècle que cette effloraison des vocations religieuses et missionnaires. Cependant, dans la formation religieuse elle-même, se reflétait cette peur qui était presque une condamnation d'un monde auquel on apportait son dévouement, sans pour autant l'aimer.


« Ces communautés étaient marquées par le rigorisme moral
de l'époque : peur de Dieu, mépris du corps... »

Ce sont aussi des communautés marquées par le rigorisme moral du siècle. Ce rigorisme, qui se trouvait déjà dans les familles, surtout paysannes, d'où venaient en grande partie les candidats à la vie religieuse apostolique, portait la marque de la peur de Dieu, juste juge qui connaît tous les replis de l'âme et dont le regard est omniprésent. À la peur de Dieu s'ajoute la peur de l'autorité qui juge, dicte, condamne, étiquette, surveille tous les comportements et les réprime. Un Dieu de colèreCar le novice et le jeune profès sont souvent humiliés publiquement ou un peu molestés dans leur corps, et cela pour des actes qui sont objectivement des peccadilles mais qui ont le malheur d'être contre les usages. Cet autoritarisme s'insinue dans les consciences, qui ne sont formées que sur un point : obéir à l'autorité, qui est toujours infaillible.

Peu à peu, l'obligation de l'ouverture de conscience entre dans les maisons religieuses. Le religieux, frère laïc ou sœur laïque, a l'obligation de dévoiler à l'autorité tous les mouvements du cœur, de l'affectivité, les pensées mauvaises, les tentations, bref tout ce qui à l'intime de la personne n'est pas formellement un « péché » à accuser en confession. Cela signifie que l'on réduit le « for interne » à la portion congrue. Ces pratiques, qui allaient jusqu'à la violation des consciences, eurent pour effet de détruire, dans la personne humaine, le sens de la responsabilité personnelle de ses actes. La personne religieuse n'avait plus à être sujet de ses actes. Elle n'avait qu'à se conformer à ce que l'on exigeait d'elle. Mais quand une personne n'est plus sujet de ses actes, l'ego s'affaiblit et les pulsions affectives prennent nécessairement le relais. Celui ou celle qui entre au couvent entre 14 et 18 ans (les Brothers Christians recrutaient les jeunes à partir de 14 ans) et qui n'a d'autre expérience de la vie que celle que lui a donnée sa famille, conformera ses comportements selon la peur ou la confiance éprouvées face à l'autorité. Autrement dit, est moralement bon ce qui est permis par l'autorité et moralement mauvais, ce qui est défendu par elle. Quant aux pulsions, on les déguise, on les sublime, on les rend acceptables – surtout s'il faut les dévoiler – au milieu dans lequel on vit. La conscience n'existe pas ; elle devient totalement aliénée.

Dans quelle mesure ces jeunes frères chrétiens, que l'on donnait comme « éducateurs » à des enfants blessés par la vie, pouvaient-ils se rendre compte, dans leur conscience, que leurs comportements agressifs et sadiques étaient principalement un déguisement des pulsions anales réveillées par le régime du rigorisme et de l'humiliation subi au novicat ? Même en l'absence de toute connaissance de psychologie dynamique, la simple conscience naturelle et psychologique aurait dû les avertir du mal intrinsèque de leurs actes. Mais si les pulsions sont sublimées au point de déguiser leur source, le comportement est jugé bon parce qu'il est approuvé – souvent il l'était – ou du moins parce qu'il n'est pas désapprouvé. Ce qui justifie de tels actes, c'est la nécessité d'extirper le mal qui est dans ces enfants, et de les délivrer du diable ! Les gardes des camp de concentration qui obéissaient à Himmler avaient la même configuration psychologique, même si leurs actes dépassaient en cruauté et en sadisme les comportements de nos religieux dans leurs institutions.

Enfin, ces communautés religieuses pratiquaient un mépris du corps auquel on ne doit accorder que la préoccupation de le mettre à la déchetterie ! Ce mépris du corps est entré dans les monastères et les couvents avec saint Pierre Damien (1007-1072) mais il n'a pris des proportions souvent démesurées qu'à partir de la seconde moitié du XVIIème siècle, principalement sous l'influence du jansénisme. Ce mépris du corps entraîna des pénitences qui finirent par devenir aberrantes, quand elles perdirent le sens de la mesure qu'avaient su leur donner les grands ordres monastiques. Religieuse en habit noirAu moment de la fondation des congrégations apostoliques, surtout en France, les grands ordres monastiques commencent à peine à faire leur réapparition. Les communautés nouvelles de l'époque veulent faire mieux et de façon plus absolue, comme il arrive souvent quand une nouvelle forme de vie consacrée commence à naître. On balaie l'expérience des siècles et, avec elle, la prudence !

Mais avec ce mépris du corps, on ne peut éviter de considérer la sexualité comme le lieu du péché ! Les communautés religieuses féminines s'acharnent à faire disparaître, sous le couvert de l'habit, toute signe de féminité. Dans la plupart des couvent on bannit l'usage des sous-vêtements personnels. Quant aux congrégations masculines, on s'efforce d'éradiquer l'existence de la femme ! Mais cela n'empêche pas l'imagination de tourner, et avec elle d'engendrer un intense sentiment de culpabilité. Lorsque l'imaginaire sexuel devient non maîtrisable, et cela arrive habituellement en milieu rigoriste, le corps qui cède aux pulsions devient un corps haï. On se venge sur son propre corps ou sur le corps des autres, quand ce corps est plus faible ! Cela explique en partie l'obsession des religieuses à détruire, dans le corps des jeunes filles confiées à leur garde, les signes de la sexualité qu'elles ne pouvaient plus supporter dans leur propre chair ! Cela explique-t-il l'endémie de la pédophilie dans les institutions masculines ? En partie « oui », mais en partie « non ».


Le mur du silence

Tous ces actes auraient pu recevoir une certaine correction par la famille et la société, s'ils avaient été dévoilés. Mais le mur du silence dont se sont entourées toutes les communauté religieuses a joué la fonction d'un coussin protecteur infranchissable. Depuis qu'il est entré au noviciat, on dit au candidat à la vie religieuse qu'il ne doit rien dire de ce qui se passe en communauté. Il doit même être silencieux face à son confesseur, qui ne doit rien savoir de la vie interne du milieu conventuel. L'ouverture requise du courrier personnel est en fait le meilleur moyen de contrôler l'efficacité du mur ! Mais cela s'applique aussi vis-à-vis des enfants. On leur interdisait de dire quoi que ce soit de tous ces traitements, et surtout des actes moralement les plus répréhensibles. On vérifiait leur silence là aussi par l'ouverture du courrier, au départ et à l'arrivée. Et ils se taisaient, non par consentement tacite mais par peur ! La peur d'être punis encore plus sévèrement, d'être envoyés dans une maison encore plus sévère, d'être séparés de leur(s) frère(s) ou sœur(s) ! La peur au ventre, ils se taisaient tous ! Et si quelque chose filtrait, le mécanisme du « déni » fonctionnait efficacement. Et pourtant tout le monde savait quel était le sort de ces enfants dans ces institutions ! Pourquoi les adultes, médecin, personnel laïc, prêtre, n'ont-ils rien dit ? Toujours la peur : celle d'affronter la majesté d'un déni venant de la part d'une plus haute autorité, supérieur général ou même évêque ! La pyramide hiérarchique, dans sa majesté, était une pyramide du déni. L'affronter apparaissait invraisemblable. L'Église catholique tout entière se taisait.


« La loi du silence, la peur et le déni ont empêché
la dénonciation et la punition de ces abus »

En fait c'est le mouvement des Survivor qui arriva à démolir le mur du silence. Fondé aux USA par Barbara Blain et David Clohessy en 1988, ce mouvement, parti de la base, aide les victimes des prêtres coupables de conduites sexuelles déviées à passer de l'état psychologique victimal à celui de survie. Ce mouvement a pris différentes options, mais l'une d'entre elles, le S.N.A.P., a pour but d'aider la personne victime d'abus sexuel à se reconstruire, et plus encore à s'unir à d'autres pour « forcer » les autorités ecclésiastiques à sortir du déni, à renoncer à « acheter » le silence des victimes et à prendre des mesures efficaces contre les prêtres pédophiles ou prédateurs qui s'abritent derrière leur col romain pour exercer une sexualité dont ils n'ont plus la maîtrise.

Les Survivor sont, en Irlande, à l'origine du « tremblement de terre » qui fit tomber le mur du silence et qui força le gouvernement à faire enquête sur ces comportements qui nous apparaissent si incroyables. Aujourd'hui le problème de la maltraitance des enfants est probablement du passé. Mais les causes profondes qui l'ont engendré sont-elles du passé ? En particulier le « déni » et le « silence » sont-ils toujours du passé ? Rien n'est moins sûr ! Il faudrait y réfléchir. On aura l'occasion d'en reparler.

Les plaies du Christ

En conclusion, on doit dire que la publication du rapport Ryan est socialement un acte « sain », quelles que soient, par ailleurs, les douleurs qu'il cause quand on sent que se déchire une certaine image de la vie religieuse. Demander pardon et indemniser les victimes, ce n'est pas tout et ce n'est pas suffisant. Le mal ne se répare pas parce que l'on a versé une grosse somme d'argent. Les acteurs du drame que le Rapport Ryan met en évidence ne sont plus capables de réparer le mal chez ces enfants dont on a mutilé la personnalité psychique. Il faut connaître quelques-unes de ces « victimes » pour comprendre, non dans l'abstrait, mais dans le concret, ce que signifie, pour toute la vie, cette enfance spoliée et cette conscience psychologique tordue.

Si le mal est irréparable dans ses effets, il ne l'est pas dans ses causes. Et les causes sont souvent dans l'insuffisance d'une vraie formation humaine, dans l'ignorance des rapports entre la conscience morale et la conscience psychologique, dans une incapacité à donner un sens plénier, humain et divin, à la sexualité. Elles sont surtout dans une sorte d'autarcie spirituelle, qui entraîne trop souvent les autorités ecclésiastiques à vouloir régler les problèmes des déviations sexuelles à sa manière et derrière le mur du silence, dans le déni de leurs répercussions psychologiques et sociales. Le rapport Ryan est un acte sain parce qu'il confronte les autorités ecclésiastiques, hiérarchiques et religieuses, non seulement au bien commun surnaturel de l'Église, lequel doit être préservé et aimé, mais aussi au bien commun politique, qui est celui de l'intégrité de l'humanité et qui reste fondamental.


« Les causes de tous ces actes sont à rechercher
dans l'insuffisance d'une vraie formation humaine et affective »

Le mal est-il d'abord dans le « péché » sexuel ou dans le péché de colère que ces hommes et ces femmes, beaucoup moins responsables qu'on pourrait superficiellement en juger, ont commis ? Est-il principalement dans le fait d'avoir terni l'image de la sainteté de la vie religieuse, entraînant un scandale qui peut être beaucoup plus profond que l'on ne pense, non seulement dans l'âme de ces enfants mais chez tous ceux qui peuvent librement lire le Rapport Ryan rendu public ? N'est-il pas d'abord dans le fait d'avoir, chez ces enfants, détruit une partie de leur humanité et d'en avoir sérieusement compromis un sain épanouissement ? Mais cela ne regarde pas que l'autorité ecclésiastique, cela regarde toute la société !

Dans ses excuses envers toute la nation irlandaise, en 1998, le premier ministre Taoiseach Bertie Ahem disait : « L'État aurait dû faire mieux. Ces enfants sont ceux de notre peuple. Ces actes ont été perpétrés contre eux. La réalité est que nous sommes en face de membres de notre peuple qui étaient des personnes honnêtes et honorables et qu'elles ont souffert, par notre faute. Elles ont droit aux plus profondes excuses que l'État puisse leur rendre ».

On pourrait reprendre, dans les mêmes termes, les mots du Cardinal Sean Brady : « Nous devions servir Jésus-Christ en servant ces enfants, l'avons-nous fait ? » Cela ne concerne pas que l'Église d'Irlande, cela concerne tout le Peuple de Dieu !


Aline Lizotte


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