Retour sur l'affaire Williamson titre La Newsletter
Éditée le
1er mars 2009
Retour sur
l'affaire Williamson
Richard Williamson et le négationnisme

On n'aura jamais vu une effervescence politique et religieuse pareille à celle qui s'est déchaînée autour de la déclaration insensée et même abjecte d'un personnage aussi peu important que Richard Williamson. Les services d'informations du Vatican en ont été submergés ; les Conférences épiscopales ont multiplié les déclarations, les chancelleries se sont dressées. Ignorant ou feignant d'ignorer ce qu'est une excommunication et par conséquent une levée d'excommunication, les médias, à commencer par l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, ont entretenu la confusion entre le geste juridique du Pape et une réhabilitation des évêques excommuniés.


Lettrine

a Secrétairerie d'État a voulu faire le point, la salle de presse du Vatican, par son porte-parole le Père Federico Lombardi, a eu beau tenter de montrer qu'en aucun cas la levée de la sanction n'était une réhabilitation ni une réintégration, rien n'y fit. Il fallait presque arriver à démontrer que le geste du Saint Père était une régression, une méfiance de Vatican II, un déni du pontificat de Jean-Paul II et, à la limite de la diffamation, une complicité avec le négationisme de la Shoah. D'où les gloses sur l'appartenance de Benoît XVI aux Jeunesses hitlériennes...


Le personnage Williamson

Les positions antisémites de Richard Williamson sont bien connues de certains milieux journalistiques. Il est même impossible qu'elles ne l'aient pas été du Vatican, au moins de la Congrégation des évêques. Dans le cadre normal d'une nomination épiscopale, jamais Richard Williamson n'aurait été nommé évêque : ses propos outranciers sur des points chauds sont publiquement connus. Son manque de jugement et son aptitude à faire de lourdes gaffes le sont aussi. Les séminaristes du séminaire La Reja (Argentine), dont il était le recteur, le savent, et ceux qui ont quitté cette maison de formation l'ont dit expressément. Ce n'est pas la première fois qu'il se prononce, comme il l'a fait à la télévision suédoise, sur l'inexistence de la Shoah. Il le fit, entre autres, voici quelques années, au sanctuaire Notre-Dame de Lourdes près de Sherbrooke au Québec. Cela avait soulevé l'étonnement, sans plus. On prit le propos pour farfelu !

C'est aussi le même Williamson qui, au lendemain du drame du 11 septembre 2001, qualifia la destruction des Twin Towers de New-York de complot « anglo-américain », ordonné à la domination mondiale de la judéo-franc-maçonnerie. Al Qaida non plus n'existerait pas ! Williamson va encore plus loin, et même un peu trop loin, quand il part en guerre contre les sous-vêtements féminins, accusant les femmes qui portent les nouveaux slips (lesquels ?) de trahir leur féminité. Et même, fait plus troublant, Williamson considère que le document, faux s'il en est, intitulé Les protocoles des Sages de Sion, est authentique (nous verrons plus loin l'importance de ce document).

Tout cela était bien connu. Son propos n'est donc une surprise ni pour les journalistes, ni probablement pour la Congrégation des évêques. A moins que pour cette dernière, Richard Williamson n'étant pas un candidat "épiscopable", il n'y ait à son sujet aucun dossier ! Ce n'est pas impossible ! Mais ce qui est surtout plausible, c'est que, la levée de l'excommunication n'ayant pas pour but de réhabiliter un évêque ou de lui donner une charge canonique mais seulement d'enlever un obstacle à l'initiation d'un dialogue, on n'ait pas jugé bon de consulter la Congrégation des évêques, ni encore moins la Secrétairerie d'État. C'est ici que les journalistes les mieux informés des mœurs du Vatican ont flairé un manque de communication interne. Le Père Lombardi ne leur a pas donné tort !


« Mgr Lefèbvre, qui a ordonné Richard Williamson,
pouvait-il ignorer les opinions insensées de l'homme
à qui il conférait le sacrement de l'ordre épiscopal ? »

Mgr Williamson célébrant la messe

Cependant, peut-on en dire autant de Mgr Lefèbvre qui, lui, a ordonné Richard Williamson ? Pouvait-il ignorer les opinions insensées de l'homme à qui il conférait le sacrement de l'ordre épiscopal ? Et Mgr Fellay, le supérieur actuel de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X, était-il ignorant des opinions clownesques de celui à qui il confiait la formation des séminaristes dans cette province d'Argentine qui, après l'Allemagne, est l'un des endroits du monde où sont tapis des groupes nazis actifs ? Le supérieur actuel de la Fraternité Saint-Pie-X s'est dissocié des propos de l'évêque Williamson sur un point seulement : l'imprudence d'émettre des opinions politiques personnelles qui peuvent être reçues comme des propos attribuables à la charge. Personnellement, Williamson peut avoir toutes les opinions qu'il veut, pourvu qu'il ne les dise pas en tant qu'évêque ou membre de la Société à laquelle il appartient ! Quant à Williamson, il n'a jamais rétracté ses propos, ils sont siens depuis trop longtemps. Mais il regrette d'avoir causé une telle turbulence, d'avoir causé du tort au Saint Père, et d'avoir provoqué envers la Fraternité une telle méfiance et un tel soupçon dont, il faut le dire, elle se serait bien passée.

Toutefois, si les supérieurs de Williamson connaissaient ses opinions, si même à la Secrétairerie d'État au Vatican on ne les ignorait pas – ce qui ne signifie pas que le Cardinal Bertone, et encore moins Benoît XVI les aient connues –, quelques autres connaissaient suffisamment le personnage Williamson pour être capables de s'en servir. Même si les discussions autour du décret de la levée de l'excommunication étaient secrètes, on savait que, depuis l'élection de Benoît XVI, il y avait d'intenses pourparlers dirigés par le Cardinal Hoyos, le seul qui fût suffisamment crédible auprès des dirigeants de la Fraternité, pour amener ces mêmes autorités à l'acceptation d'un dialogue. On devait subodorer que la date du 25 janvier pouvait être une date propice pour la levée de l'excommunication. D'où la mise en place d'un processus pervers : interview, en novembre, à la télévision suédoise (la Suède étant un pays où il est permis de nier la Shoah sans encourir de pénalités lourdes) – la date est suffisamment lointaine pour ne pas éveiller la méfiance – et diffusion, par l'Allemagne tout d'abord et ensuite, par la résonance boomerang des médias, à l'échelle mondiale, de la position de Mgr Williamson, lequel se trouve ainsi projeté sur toutes les scènes du monde.

Mais quel était donc le but de ce processus ? Diffamer le Pape ? Ou surtout faire que le processus du dialogue meure dans l'œuf ! La dernière hypothèse est la plus probable. Elle signifie que l'on a besoin que cette « droite » existe. Malheureusement, elle a aussi servi à diffamer le Pape et à créer dans l'Église un grand malaise.


Le climat philosophique et politique de cette « droite »

On le qualifie d'un mot : fidélité à la « tradition ». Ce mot est suffisamment large pour englober diverses positions philosophiques, politiques, morales et théologiques. Tous ceux que l'on nomme « tradis » n'appartiennent pas à la FSSPX. Blason de Mgr WilliamsonOn s'en démarque en accusant ces derniers d'intégristes. Cependant, quelle que soit la société, on se méprendrait si l'on pensait que la fidélité à laquelle on tient farouchement désigne uniquement le rejet du missel de Paul VI pour garder le missel tridentin remanié en missel Jean XXIII, version 1962. Cette bataille ne consiste pas à garder la messe en latin – la messe du rite ordinaire, dite de Paul VI, peut être célébrée en latin et elle l'est – ni uniquement à garder une préférence pour le rite de l'offertoire selon la théologie sacramentaire du cardinal Billot1, ni à ne conserver qu'une prière eucharistique, dite canon romain. Elle ne consiste pas simplement à privilégier une liturgie de la parole simplifiée, et encore moins à accorder la préférence au sanctoral (culte des saints) sur le temporal (ordre des temps liturgique au cours de l'année : Avent, Noël, Pâques, temps après la Pentecôte). Elle ne consiste pas à rejeter la concélébration, la messe dite face au peuple – la messe de Paul VI n'est pas obligatoirement une messe dite face au peuple –, l'usage de la langue vernaculaire dans la liturgie. Ces symptômes de la lutte ne sont que la pointe d'un iceberg ! Cette messe dite « traditionnelle » est un symbole, non seulement de ce que l'on refuse - Vatican II - mais aussi de ce que l'on veut garder.


La nostalgie de la droite maurrassienne

Il y a diverses droites, comme il y a diverses gauches. Mais du dernier tiers du XIXème siècle jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, une droite puissante parce qu'intellectuellement plus structurée, tout en demeurant, en raison peut-être de son intellectualisme, politiquement faible, est la droite dont Charles Maurras est devenu le chef. Au moment de l'avènement de Raymond Poincaré comme président de la République (1913 - 1920), puis comme président du Conseil des ministres, l'influence politique de Maurras atteint son apogée. Souvent consulté par Poincaré, ami du Comte de Paris (Philippe d'Orléans), Le journal de l'Action FrançaiseMaurras, après la publication de Kiel et Tanger, œuvre dans laquelle il dénonce à juste titre la « légèreté » de la préparation militaire de la France face à l'ambition germanique, atteint une respectabilité politique qui fait de lui une personnalité que l'on consulte quelles que soient ses opinions politiques de fond.

À cette époque, le journal l'Action Française atteint 30 000 abonnés, un plafond qu'il ne dépassera pas. Devant le péril national, délaissant ses préventions contre la République, Maurras prône avec Poincaré l'Union sacrée qui, lorsque Clemenceau devint président du Conseil, valut à la France la victoire contre l'Allemagne. La guerre permit à Maurras et aux royalistes de développer leur pensée et de tenter de donner à la « droite » une certaine unité de doctrine, tout en mobilisant le peuple français contre la République et surtout contre la démocratie « génératrice du mal publique », véritable brevet d'illégitimité auquel nul vote populaire ne peut remédier2. L'impact du maurassisme commencera à décroître en raison de plusieurs défections et d'événements douloureux, dont l'un a été la condamnation portée par Pie XI contre l'Action française, le 20 décembre 1926. S'il est vrai que Pie X avait dit : « Moi vivant, jamais l'Action française ne sera condamnée », la lecture personnelle que fit Pie XI des œuvres de Maurras, le souci pastoral de ce pape de combattre la montée dangereuse de toute forme de nationalisme, et peut-être aussi le développement de la démocratie chrétienne, incitèrent le pontife, malgré la réticence de beaucoup d'évêques français, à condamner six ouvrages du maître, à défendre aux catholiques la lecture du journal l'Action française et surtout l'appartenance à cette ligue.


« La pensée de Maurras a commencé à décroître
avec la mise au ban par Pie XI de l'Action Française »

Toutefois, il y a encore l'échec du 6 février 1934. Devant l'impuissance du Cartel des Gauches et les scandales qui se multiplient, les mouvements de droite se mobilisent contre l'investiture par les députés du président Édouard Daladier. Cependant, au mois de janvier, les responsables de l'Action française avaient été convoqués au manoir d'Anjou par le duc de Guise et le comte de Paris, qui leur demandèrent de passer à une action décisive, autrement dit à tenter un coup de force pour prendre le pouvoir. Mais si Maurras est un penseur, et même un violent polémiste, il n'est pas homme à élaborer une stratégie de coup de force politique. L'échec du 6 février refroidira la ferveur du Prince Henri envers l'Action française. A ses yeux, ce ne sera plus une force politique, mais un simple mouvement de pensée.

Comme mouvement de pensée, l'Action française a cependant une influence considérable sur les catholiques, surtout sur la grande majorité de ceux qui ont la nostalgie de la place politique privilégiée, sinon absolue, du catholicisme sous l'Ancien Régime. Parmi ces catholiques, beaucoup ont reçu avec difficulté les directives de Léon XIII qui, dans une encyclique adressée aux Français, Inter innumeras sollicitudines (Au milieu des sollicitudes), faisant une distinction radicale entre les formes de gouvernement (pouvoir) et les législations, demandait aux catholiques d'accepter la République comme une forme possiblement bonne de gouvernement politique. Il leur demandait de s'unir pour combattre les législations anticléricales et néfastes à la foi catholique des divers gouvernements qui, surtout en cette IIIème République, devenaient destructrices et persécutrices. Or Maurras enseignait tout à fait autre chose, et ce qu'il enseignait rejoignait une grande partie des catholiques intellectuels, principalement ceux chez qui séjournait dans l'inconscient la nostalgie des grandeurs du gallicanisme à la Bossuet.

Charles Maurras

Maurras n'était pas particulièrement un défenseur de la foi catholique. Son ouvrage Les chemins du Paradis, même dans sa version corrigée, le montre abondamment. Maurras avait formé sa conception politique à partir des œuvres de Taine, de Renan, mais principalement de De Bonald, de Frédéric Le Play et en premier lieu d'Auguste Comte. Or la philosophie positiviste d'Auguste Comte, surtout celle de la Statique et de la Dynamique sociale, considère que les sociétés obéissent à des lois de structure qui déterminent leur être et les orientent vers le progrès. Ces lois de structure sont des lois de « nature », un peu comme l'anatomie établit la loi de structure d'un être vivant. Ce « Grand Être » qu'est la société ne fonctionne bien que si les lois de sa « nature » sont respectées. Elles ne le sont que si les formes de gouvernement (les structures politiques) conduisent les hommes à dépasser l'égoïsme, qui les fait rechercher d'abord leur intérêt personnel, par l'altruisme, qui les force à poursuivre les finalités de l'Esprit. Ces finalités de l'Esprit sont celles de la science, elles sont dégagées de toute croyance (fétichisme de l'enfance) et de toute métaphysique. Il y a donc des structures politiques, des formes de gouvernement qui sont naturellement bonnes et d'autres qui sont naturellement mauvaises.

Sans adhérer à tout ce positivisme agnostique de Comte, Maurras, sous l'influence de De Bonald, a gardé la notion d'un Ordre naturel qui est bon à une société politique. De même qu'il y a un ordre naturel bon pour une famille – le père chef, la mère inspiratrice des finalités et les enfants –, il y a un ordre naturel bon pour la société politique. Quel est le régime politique qui permet de réaliser cet ordre naturel, si ce n'est la monarchie ? N'est-il pas celui qui est le plus proche de la famille ? Dans ce régime, les individus sont amenés naturellement à poursuivre les finalités du Prince, donc à dépasser leur égoïsme vers l'altruisme. Ces finalités sont par nature toujours bonnes car elles sont déterminées à poursuivre le « salut public » que Maurras assimile à l'ancien bonum commune d'inspiration médiévale (sic). Autrement dit, le Prince a toujours raison et agit toujours bien. C'est presque du Machiavel ! Au contraire, le régime républicain est par nature mauvais ; car en faisant du peuple le « souverain » (Rousseau), il consacre l'égoïsme de l'individu qui subordonne le bien public à la réalisation de ses propres intérêts. Par conséquent la République ne peut engendrer que des maux, et la démocratie est un « anachronisme vivant, un chariot mérovingien3 ».


« Mauras défend la monarchie comme ordre naturel bon
et rejette la République, ennemie du bien commun »

On comprend sans peine que cette forma mentis ne pouvait que trouver une sympathie intellectuelle profonde chez nombre de membres de l'élite catholique qui souffraient, à juste titre, des exactions et des persécutions leur venant des divers gouvernements républicains. Seul, comme l'avait en son temps pensé Bossuet, un régime monarchique pouvait devenir le protecteur de la foi. Car seule l'Église catholique conservait encore cette structure d'une Église de l'Ordre tel que, pensait-on, l'avait définie le Concile de Trente. Bellarmin n'avait-il pas défini le régime de gouvernement de l'Église catholique comme une monarchie ? A l'époque de Maurras, cette forteresse monarchique demeurait le dernier rempart des valeurs de la foi, des valeurs humaines et des espoirs politiques des chrétiens qui chérissaient l'Ordre. Le salut ne pouvait venir que de la conjonction du Trône et de l'Autel !

Cette dernière pensée ne fut pas celle de Maurras, mais de certains théologiens qui ont dépassé son intention. Si pour le cardinal Billot, la condamnation de l'Action française est hora et potestas tenebrarum (heure et puissance des ténèbres), pour les dirigeants que sont Maurras et Daudet, c'est un non possumus. Maurras proclame son positivisme et clame qu'il n'a en aucun cas voulu rassembler des gens autour d'une philosophie, d'une morale ou d'une religion. « Chacun est libre de donner à sa doctrine les principes philosophiques, moraux et religieux qu'il estime vrais4. »


La persistance des idées maurassiennes

Si chacun est libre de donner à la doctrine de Maurras les principes philosophiques, moraux et religieux qu'il estime vrais, pourquoi ne pas penser la structure de l'Église comme une Église de l'Ordre, et selon la pensée de certains théologiens de l'époque du Concile de Trente, comme une « monarchie » ? Si cela est, cette structure, selon une philosophie maurrassienne, ne doit pas changer. Elle doit demeurer immuable ! Elle fait partie de la « nature » de l'Église et, à l'instar de la monarchie qui est le régime naturel à la France, elle est, comme elle et plus qu'elle, de « droit divin ». C'est la tradition ! Aller contre cette structure, c'est refaire la faute politique de la Révolution, c'est déclencher les forces du mal ! C'est ainsi que la structure de l'Église telle qu'elle s'est mise en place dans les années qui ont suivi le Concile de Trente (XVIème siècle) a pu être érigée, dans cette philosophie maurrassienne, comme la seule Église de l'Ordre capable de transmettre la foi.

Le concile de Trente

Le Concile de Trente a donné à l'Église une force et une unité de doctrine, principalement sacramentaire, lui permettant de garder et d'enseigner la foi face aux périls que posaient les doctrines de la Réforme protestante. Son œuvre fut profonde et salutaire. Mais les pensées et les mœurs des hommes changent au cours des siècles ! Et dans les années qui ont suivi le concile de Trente, un certain nombre de courants de pensée et de façons d'agir se sont développés. Les séminaires sont apparus et on a mieux formé les prêtres ; mais à côté de cela s'est développé un cléricalisme qui, au XIXème siècle, est devenu étouffant. On a plus mis l'accent sur la nécessité du sacrement de pénitence, et par conséquent sur l'importance du péché ; mais à côté de cela s'est développé un moralisme d'obligation qui a engendré lui-même une casuistique souvent délirante. On a mis l'accent sur la défense de la foi, en allant jusqu'à sacrifier cruellement les personnes qui n'acceptaient pas les mêmes vérités. On a insisté sur la transcendance divine, sur la majesté de Dieu, sur l'humanité souffrante du Christ, jusqu'à oublier la force salvatrice de sa victoire pascale ! Surtout, face aux Communautés de la Réforme qui deviennent des Églises nationales, l'habitude se prit de voir, dans l'autorité politique, le « protecteur naturel » de la « vraie » religion. Quand cela n'est plus possible en raison de l'hostilité des gouvernements anticléricaux, les dogmes de la primauté pontificale et de l'infaillibilité du magistère, prononcés à Vatican I, prennent le relais. Si le Palais n'est plus l'autorité naturelle qui protège la foi, le pape et le pape seul devient le gardien de l'Ordre. Et si le Pape n'est plus « le gardien de l'ordre », il devient non crédible !!!

Ainsi, de la même façon que la République a été considérée comme la cause de tous les maux qui sont tombés sur la société française depuis la Révolution, Vatican II, dans cette pensée, est devenu la cause de toutes les difficultés que connaît l'Église en France et ailleurs.


Le refus de Vatican II

A vrai dire, ce n'est pas un point ou l'autre qui fait que l'on refuse Vatican II. Les quelques points mis en évidence dans les médias - le décret sur la liberté religieuse, l'œcuménisme, le décret sur les religions non chrétiennes (Nostra Ætate), ne sont, comme le missel de Paul VI, que des symboles. Ce qui est refusé, c'est la dynamique du Concile. Avec Vatican II, l'Église n'apparaît plus comme une Église de l'Ordre ! Et ajoutons en plus que c'est vrai ! Car si Vatican II est une rupture, ce n'est pas comme certains le croient avec la continuité de la Tradition (la vraie, celle qui émane de la continuité de la transmission apostolique), mais avec « les traditions » des pensées et des philosophies humaines, autant maurrassiennes que marxistes ou progressistes. Avec Vatican II, l'Église ne se définit plus à partir d'un modèle politique, elle n'est ni une monarchie, ni une république, ni une aristocratie. Elle a renoncé à trouver dans une autorité politique toute forme de protection privilégiée ! Elle a compris qu'aucune force politique, aucun bras séculier ne pouvait structurellement l'aider à accomplir son œuvre. Elle est devenue pleinement elle-même !


« Avec Vatican II, l'Église renonce à être
une Église de l'ordre mais se définit comme
une Église de communion »

Renonçant à être une Église de l'Ordre, elle s'est définie comme une Église de communion. Non pas une « communion » qui émanerait d'une base fluctuante et réversible, mais une communion vivante des baptisés à son seul chef, Jésus-Christ. Elle est une communion comme Église universelle, qui se retrouve dans sa plénitude à l'intérieur de chaque Église locale. Elle est une communion comme point de convergence de toutes les Églises particulières. Elle est une communion hiérarchique que gouverne un Collège apostolique qui, toujours avec son chef, le pape, et jamais sans lui, exerce une autorité universelle sur l'Église. Cet exercice de l'autorité se manifeste en acte, entre autres dans la promulgation des documents (constitutions, décrets et déclarations d'un concile œcuménique). L'Église est encore une communion quand, avec son presbyterium, l'évêque gouverne son diocèse. Elle est encore une communion quand, dans la paroisse, le curé et ses vicaires invitent et pressent les laïcs à prendre leurs responsabilités pastorales. Elle est une communion quand, en tant que Peuple de Dieu, tous les baptisés offrent, chacun selon sa fonction, l'unique sacrifice du Christ. Elle est encore une communion quand elle s'ouvre à tous les hommes de bonne volonté, quand elle loue et met en évidence dans les autres religions, non ce qui divise, mais les éléments positifs qui peuvent conduire à la pleine communion voulue par le Christ.

Église rassemblée à Rome

Si l'Église est communion, elle ne peut pas être une Église de l'Ordre. Car la structure réelle de l'Église n'émane pas d'un ordre naturel, d'une juxtaposition immuable des parties. Si le pape gouverne toute l'Église, il la gouverne aussi en communion avec les évêques, lesquels ne sont pas ses mandataires ou ses légats, mais ses frères dans l'Épiscopat. Si l'Évêque gouverne son Église, il le fait en communion avec le pape et avec tous ses frères dans l'Épiscopat. Si le curé a la responsabilité d'une paroisse, il en partage le poids et les soucis avec ses frères prêtres et les laïcs qui l'entourent. Les fidèles ne sont plus uniquement cette piétaille tout juste bonne à confesser les nombreux péchés qu'il commettent continuellement et à vivre sous l'autoritarisme du représentant infaillible de Dieu ! Ils sont, par le sacrement du baptême, de la confirmation et, pour certains, du mariage, membres à part entière du Peuple de Dieu !

La vérité de l'Église ne dépend donc pas de la structure immuable de ses parties, mais de l'unique Esprit qui la conduit selon les exigences et les signes des temps. De cette fidélité à l'Esprit Saint, l'Église est responsable ! Elle est responsable comme Église universelle, comme Église gouvernée par un Collège apostolique que préside l'évêque de Rome. Le pape garde l'autorité suprême de son pouvoir de juridiction, mais lorsqu'il agit en union avec le Collège apostolique, c'est alors l'autorité de l'Église universelle qui se manifeste et qui gouverne tout le Peuple de Dieu. Au nom de quel ordre naturel un groupe de personnes privées peut-il juger de cette autorité et en contester l'enseignement ?

Accepter Vatican II, c'est accepter totalement cette Église-communion qui nous est donnée par l'Esprit Saint. Ce n'est pas uniquement faire des concessions sur telle partie d'un décret ou sur telle ou telle déclaration. Autrement, l'acceptation de Vatican II ne sera qu'une pure formalité, comme le font ces prêtres qui disent accepter la communion avec l'Évêque et qui, à la célébration de la messe chrismale, se mettent en surplis, l'étole pliée sur le bras pour bien signifier qu'ils ne concélèbrent pas !!! Caricature d'acceptation...


L'antisémitisme

Caricature antisémite, Le Monde Moderne, 1898.

La nostalgie des philosophies maurrassiennes oblige-t-elle à être antisémite ? Non, bien entendu. Mais Maurras était politiquement antisémite et souvent, sans aller jusqu'aux extrémités aberrantes d'un Williamson, on trouve dans ces groupes de droite des relents d'antisémitisme. C'est probablement la raison pour laquelle les opinions antisémites de Richard Williamson ne causaient pour les dirigeants de la FSSPX aucun obstacle à son ordination épiscopale. Et elles continuent à ne causer aucun problème de fond, si ce n'est la turbulence qu'elles engendrent.

Cependant, à l'époque de Maurras, une grande partie de l'élite intellectuelle pratiquait un antisémitisme bon teint. L'affaire Dreyfus avait littéralement coupé la France en deux parties opposées. Parmi ceux qui étaient contre les Juifs, certains l'étaient pour des raisons « biologiques v» de pureté du sang, comme le sera Edouard Drumont à propos de qui Maurras dira dans son Dictionnaire politique que « la formule nationaliste est ainsi née presque tout entière de lui ». Maurras, à la différence de Drumont, était politiquement antisémite. Apte à reconnaître aux juifs toutes les qualités personnelles que l'on peut déceler dans un individu, il leur refusait cependant toute participation à la vie politique et tout droit national. Émancipés depuis la Révolution, les Juifs, au XIXème siècle, sont accusés de tous les maux : ivresse, rapine, escroquerie, exploitation du peuple... Vomis par l'extrême gauche et par les socialistes, ils sont fréquemment attaqués par les catholiques, qui leur prêtent la responsabilité de la banqueroute de l'Union générale5. Sur la trentaine d'ouvrages antisémites qui paraissent alors, une vingtaine sont signés par des prêtres6. La Croix se vante d'être le journal le plus antisémite de France et Le Pèlerin, le plus dur !

Ce qui à cette époque attisait aussi l'antisémitisme, c'est un document « secret » qui circulait sous le manteau : Les protocoles des Sages de Sion.

Les Protocoles se présentent comme les minutes de séances secrètes – vingt-quatre dans la version canonique (1905) de Serge Nilus (1862-1929) –, tenues on ne sait où ni quand, par un groupe de « Sages de Sion » inconnus, au nombre imprécisé, qui seraient les chefs suprêmes du peuple juif. Un orateur anonyme, l’un des Sages, s’adresse à ses pairs pour leur rappeler les idées directrices de leur programme secret de domination du monde et les informer sur l’état actuel de sa réalisation. Ce programme de conquête implique la destruction des États chrétiens, accomplie avec l’aide de la franc-maçonnerie manipulée par les Sages. L'étude minutieuse de ces protocoles donna leur justification à Hitler et Goebbels pour régler à leur manière la « question juive »7. En fait, ce document fut écrit à la fin du XIXème siècle à Paris par un faussaire antisémite russe, Mathieu Golovinski. Ce texte voulait faire croire qu'il existait un programme mis au point par un conseil de sages juifs afin d'anéantir la chrétienté et de dominer le monde.

Ce « faux » circula sans entraves dans certains milieux catholiques et il alimenta la pensée antisémite. Quand l'évêque Williamson dit, en citant saint Paul, que « les juifs sont ennemis de l'Évangile8 », comment, dans sa bouche, faut-il entendre le mot « ennemi » ? Désigne-t-il des personnes qui complotent mondialement une machination pour détruire l'Église catholique, et qu'il faudrait combattre par tous les moyens, y compris l'ostracisme politique comme le pensait Maurras, ou pire encore, l'ostracisme social comme le pratiquaient certaines villes de l'empire Austro-Hongrois, avant l'émancipation proclamée en 1848 ? Ou encore par le négationnisme comme Mgr Williamson le fait en niant l'existence de la Shoah ? Saint Paul n'a aucune pensée antisémite, et le mot « ennemi » qu'il emploie veut simplement dire que l'incrédulité d'Israël a été l'occasion de la diffusion de l'Évangile chez les païens. Mais Dieu n'a pas rejeté Israël. Israël demeure toujours le peuple choisi sur lequel l'olivier sauvage a été greffé.


« Pour l'Église catholique, les Juifs ne sont pas
des ennemis mais des Pères dans la foi »

En termes plus clairs, l'Église catholique dénonce comme fausse une théologie de la substitution, c'est-à-dire qu'elle n'enseigne pas que le christianisme se substitue au judaïsme. Et pour elle, les Juifs ne sont pas des ennemis, mais des Pères dans la foi ! L'Église ne fonde pas son enseignement sur Les protocoles des Sages de Sion. Si, malgré les études sérieuses qui ont été faites, Williamson continue de penser que ce document est vrai et qu'il doit inspirer une attitude d'hostilité envers les juifs, alors non seulement il est politiquement dans l'erreur, mais surtout, il est théologiquement hors de ce que pense et enseigne l'Église, et qu'elle a manifesté clairement dans le décret conciliaire Nostra Ætate.


L'espérance de Benoît XVI

On peut donc mesurer la force et la grandeur de l'espérance de Benoît XVI. Contrairement à ce que laisseraient penser certaines déclarations du supérieur de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, ce ne sont pas certains points de doctrine ou de gouvernement qu'il faut discuter, c'est toute une forme de pensée. Cette forme de pensée, qui pouvait être celle de certains catholiques avant Vatican II, a formé des mœurs et des réflexes. Le schisme les a durcis et a porté à les ancrer, non pas selon un corps de doctrine, mais selon un certain nombre de fixations. Ces dernières s'accrochent à la philosophie de l'ordre social de Maurras, qui a le grave inconvénient de rejeter le rôle éminent de la vertu de prudence dans le gouvernement des peuples. Le pape Benoît XVIAppliquer cette philosophie au gouvernement de l'Eglise est encore plus dangereux, car on aboutit à la négation d'une véritable prudence pastorale, qui mettrait en cause, dans l'Église, sa fidélité à l'Esprit Saint.

Quand on se heurte à ces fixations soutenues souvent avec arrogance et suffisance, on aurait le goût de baisser les bras et de citer Jérémie : « Un Éthiopien peut-il changer de peau ? Une panthère de pelage ? » (Jr 13, 23). Mais Benoît XVI ne veut pas baisser les bras. Dans la lettre qu'il vient d'écrire aux évêques, ne nous dit-il pas très concrètement : « Une Communauté dans laquelle se trouvent 491 prêtres, 215 séminaristes, 6 séminaires, 88 écoles, 2 instituts universitaires, 117 frères, 164 sœurs et des milliers de fidèles, peut-elle nous laisser totalement indifférents ? Devons-nous impassiblement les laisser aller à la dérive loin de l'Église ? Je pense par exemple aux 491 prêtres. Nous ne pouvons pas connaître l'enchevêtrement de leurs motivations. Je pense toutefois qu'ils ne se seraient pas décidés pour le sacerdoce si, à côté de différents éléments déformés et malades, il n'y avait pas eu l'amour pour le Christ et la volonté de L'annoncer, et avec Lui le Dieu vivant. Pouvons-nous simplement les exclure, comme représentants d'un groupe marginal radical, de la recherche de la réconciliation et de l'unité ? Qu'en sera-t-il ensuite ? »


Aline Lizotte


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